Les éditions Noir au Blanc

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Extraits

Pour vous donner envie d'en lire davantage, vous trouverez sur cette page le début de chacun des ouvrages édités par Noir au Blanc.



CHAPITRE PREMIER


Mercredi, 16 heures. 

Mon Ève, 

À l’heure où tu liras cette lettre, je serai sans doute loin, et haut. Mais à l’heure où je l’écris, tu te reposes dans ta chambre – notre chambre –, tandis que moi, je savoure la fraîcheur de mon bureau, mon antre, comme tu l’appelles. Tu dois penser que je travaille, que je lis, ou peut-être ne te poses-tu même pas la question, tellement tu es habituée à me voir m’isoler dans cette pièce parmi mes livres et, surtout, parmi mes rêves.

Tout à l’heure, lorsque tu descendras, les yeux encore pleins de sommeil, mal réveillée et de mauvaise humeur, cette mauvaise humeur que te donnent ces siestes que tu t’obstines toujours à faire, je te lancerai, d’un ton que j’essaierai de rendre léger, un « ne t’occupe pas de mon repas, ce soir, je vais au cinéma avec Marc ! ». Tu n’auras pas de réaction. Il y a bien longtemps que tu ne réagis plus à ce que je peux te dire. Au bout de presque vingt ans de vie commune, si le nombre de vaisselles faites ensemble a fini par devenir incalculable, le nombre de mots échangés, lui, a fini par avoisiner le zéro. Ce n’est pas un reproche. Un constat, simplement.

Je ne vais pas au cinéma. Ce soir, Marc doit me conduire à l’aéroport de Marseille. Un simple départ ? Une fuite ? Je ne sais pas. Un ras-le-bol, sans aucun doute. Depuis quinze ans, j’enseignais à mes élèves les rudiments de la langue espagnole, je leur parlais de littérature sud-américaine, de conquêtes, j’essayais de leur faire partager mes passions. Et je restais là. 

Aujourd’hui, je ressens l’urgence de ce voyage. Il faut que je parte. Je ne peux expliquer pourquoi, mais je sais que l’urgence est là et que je ne peux pas m’y soustraire.

Si ton frère m’a aidé, c’est par pure amitié, et s’il ne t’a jamais rien dit, c’est parce que je lui avais fait jurer de se taire. Il a tenu parole, bien que cela ait dû lui coûter beaucoup, car il t’aime, et l’idée de te trahir lui était pénible. Moi aussi, je t’aime, mon Ève, mais j’ai besoin de cette distance entre nous, et, surtout, j’ai besoin de prendre de la distance par rapport à moi-même et à ma vie ici. Je me sens coincé. Coincé entre une famille qui m’a été imposée par les lois de la nature, et des amis qui m’ont choisi. Coincé dans un travail qui ne m’apporte plus rien. Coincé dans un corps qui vieillit de plus en plus mal. Coincé, surtout, par un avenir qui se rétrécit et qui m’étouffe. Ne me juge pas trop mal, mon Ève. Ton vieil Adam est fatigué. 

Je ne te demande que deux choses : prends bien soin de mon gros Léo et ne téléphone pas à Simon. Laisse-le profiter de ses vacances, sans le mêler à ce qui n’est même pas notre problème, mais mon problème, à moi seul. 

Je t’embrasse.

À bientôt.

Gaspard 
Gaspard reposa son livre et consulta sa montre. Quatre heures du matin. Bien qu’il n’eût pas encore pu dormir, il ne se sentait pas très fatigué. Seulement un peu vide, un peu déplacé. En dehors de lui-même. À l’image de l’avion dans lequel il se trouvait, il se situait dans une zone intemporelle, abstraite. Parti de chez lui depuis plus de dix heures, il n’était encore arrivé nulle part. Il flottait. L’heure que lui indiquait sa montre ne correspondait plus à rien. La zone qu’il survolait, l’Atlantique-Nord, devait avoir une autre heure, un autre temps, et quatre heures du matin à Avignon, c’était la nuit, la chambre, le lit dans lequel dormait Évelyne. C’était loin. C’était ailleurs.

Dans l’avion, la plupart des passagers dormaient et seules les veilleuses de sécurité brillaient, jetant sur les visages une lueur blafarde. Gaspard détacha sa ceinture. Il alluma une cigarette et se leva pour aller la fumer près des toilettes. Il remonta l’allée, heureux de pouvoir se dégourdir les jambes, après plusieurs heures d’immobilité. Dans leur cabine, à la queue de l’avion, les hôtesses dormaient. Gaspard n’osa pas les réveiller pour leur demander un verre d’eau. Par le hublot, il regarda la nuit, tentant désespérément d’apercevoir l’océan, à onze mille mètres en dessous de lui. Il fut bientôt rejoint par un autre passager, un homme jeune, qui devait avoir une dizaine d’années de moins que lui. Cet homme venait là, lui aussi, pour fumer une cigarette, soucieux de ne pas gêner le petit garçon qui dormait sur le siège à côté du sien. Gaspard l’avait remarqué à l’aéroport de Marseille, au moment du départ. L’homme était en compagnie de sa femme, et ce qui avait attiré son attention, c’était surtout leur petit garçon, âgé de sept ou huit ans, qui lui rappelait douloureusement Simon au même âge. 

Il pensa qu’Évelyne et lui auraient dû faire ce voyage depuis longtemps, ensemble, avec Simon. Gaspard eut envie de connaître l’homme qui fumait, de lui poser des questions sur sa femme, sur son fils, sur leur voyage, mais il savait que, dans une conversation, il serait obligé, à son tour, de parler, de se dévoiler, ou bien de mentir, et il ne s’en sentait pas le courage. Sa cigarette achevée, il retourna s’asseoir. Il avait le souffle court et il sentit, blottie tout au fond de son poumon gauche, la douleur qui se réveillait, doucement, sournoisement, et qui, il le savait, ne le quitterait plus. Il essaya de se concentrer sur sa lecture, mais les mots dansaient sur les pages, refusaient de se laisser attraper, tels des oiseaux ivres de liberté. Il referma son livre. 

À demi allongé sur son fauteuil incliné, une couverture sur les jambes, dans l’obscurité, Gaspard essayait de deviner les réactions du docteur Martin, son médecin généraliste, lorsque celui-ci apprendrait le départ de son malade. En un mois, leurs relations avaient évolué dans un sens qui ne plaisait guère à Gaspard. Des relations bâties exclusivement sur la maladie, des relations de bien-portant à malade, de savant à ignorant. Au début, il y avait eu des échanges de lettres, des résultats d’analyses que Gaspard trouvait dans sa boîte à courrier, dans la salle des professeurs du lycée Frédéric-Mistral, puis des coups de téléphone de plus en plus insistants, et qui ne cherchaient même pas à dissimuler l’inquiétude du médecin.

Lorsqu’il avait ressenti les premiers symptômes de la maladie, Gaspard avait pensé à une mauvaise bronchite, une allergie, peut-être, et le docteur Martin n’avait pas semblé être soucieux outre mesure. « Vous devriez arrêter de fumer, lui avait-il dit, mais nous allons faire des analyses complètes pour être tout à fait tranquilles ! » Gaspard avait accepté, à la seule condition que sa femme ne fût pas mise au courant. Il ne voulait pas l’inquiéter pour rien, et il n’aurait pas supporté de lire dans ses yeux des reproches muets chaque fois qu’il allumerait une cigarette. Il avait donc demandé à son médecin de lui faire parvenir ses résultats d’analyses au lycée et, deux jours à peine après les avoir reçus, il avait été appelé au secrétariat du proviseur pour une communication téléphonique. Le docteur Martin s’était excusé de le déranger pendant ses heures de travail, mais il avait préféré l’appeler au lycée, disait-il, afin d’être sûr qu’Évelyne ne puisse pas entendre leur conversation.

Les résultats des analyses n’étaient pas très bons et, par précaution, il valait mieux envisager une série de radios. Le médecin lui avait donné l’adresse d’un cabinet de radiologie où Gaspard se rendit le mercredi suivant. Et il y eut à nouveau un coup de téléphone. Les radios n’étaient pas assez précises, mais elles laissaient toutefois apparaître une sorte de tache, une zone sombre au bas du poumon gauche. Il fallait donc prendre d’urgence un rendez-vous pour passer un scanner, soit à l’hôpital de Marseille, soit à celui de Montpellier. Gaspard avait prétexté un surcroît de travail qui le mettait dans l’impossibilité de prendre quelques jours de congé, et il avait coupé court à la conversation. Il avait compris.

Après le scanner, il y aurait les séances de chimiothérapie, puis l’ablation du poumon et, pour finir, une lente descente dans l’enfer des hôpitaux, avec, de temps en temps, une embellie, une rémission passagère et provisoire de la maladie, une de ces accalmies que l’on prend pour une guérison, tout cela accompagné par le cortège des visages tragiques et faussement rassurants des amis et des parents. Et la fin, une fin indigne et inhumaine, dans la douleur et la dépendance.

Après avoir reçu plusieurs coups de téléphone, plusieurs lettres pressantes, Gaspard avait assuré à son médecin qu’il était prêt à subir de nouveaux examens, des radios, tout ce qu’on voudrait, mais pas avant le début du mois de juillet, date à laquelle il serait en vacances. Le docteur Martin avait accepté de patienter et il avait promis de garder le silence, de ne pas avertir Mme Baldi des risques que courait son mari.
Gaspard était parfaitement conscient de son état. Sans un traitement énergique, le processus irréversible de la détérioration de son corps s’accélérerait, la maladie le ferait de plus en plus souffrir, mais il avait choisi. Comme d’autres choisissent de se suicider ou de trouver la mort dans un accident de voiture, il avait choisi d’attendre. D’attendre sans lutter, convaincu qu’il était de la vanité d’une telle lutte. Il se savait condamné, vaincu d’avance par un ennemi implacable, qui se cachait dans son sang, dans chacune de ses cellules, et il acceptait l’issue du match, désirant, dans la mesure du possible, profiter au maximum du temps qui lui restait à vivre. Il ne voulait plus se contenter de vivre par procuration, comme il l’avait fait jusqu’à présent, en se mettant dans la peau des personnages des livres qu’il dévorait ou dans celle des héros des films qu’il aimait. Il voulait vivre la vie, la vie en vrai, une semaine, un mois, un an, peut-être plus, sûrement moins, mais vivre.

De son sac de voyage, il sortit son baladeur et mit une cassette de Barbara. Lorsqu’il l’entendit chanter À mourir pour mourir, il eut un sourire et s’endormit. 

Il fut réveillé quelques instants plus tard par les hôtesses qui commençaient à servir les plateaux du petit déjeuner. Le léger somme qu’il venait de faire l’avait reposé et il se sentait calme. La douleur, bien que toujours présente, s’était légèrement estompée et ne le gênait pas. Il commençait à s’y habituer et à la tolérer. Lorsqu’elle devenait trop forte, trop insupportable, il prenait un calmant quelconque, un analgésique, puissant de préférence, dont il avait fait provision avant de partir. Il but un café au lait, fuma une cigarette puis se leva pour aller faire un brin de toilette. Devant la porte, plusieurs personnes attendaient leur tour. Parmi elles, le petit garçon que Gaspard avait à maintes reprises observé faisait lui aussi la queue, patiemment, avec un air sérieux qui étonnait chez un enfant de cet âge. Une fois de plus, Gaspard fut troublé par la ressemblance qu’il lui trouvait avec Simon, et il lui adressa un clin d’œil. Il ne résista pas au plaisir de caresser les cheveux ébouriffés de cette petite tête encore pleine de sommeil. L’enfant lui rendit son clin d’œil et entra dans la cabine. Gaspard patienta encore un moment puis, quand son tour fut venu, il pénétra dans la minuscule salle d’eau. Il se lava les mains, se rafraîchit le visage et se donna un coup de peigne. Il se sentait moite, sale, et avait envie d’une douche. Il se regarda dans la glace et, malgré ses traits tirés par le manque de sommeil, se trouva bonne mine. Il sortit de sa trousse son rasoir électrique, mais, après avoir bataillé une dizaine de secondes, il dut se rendre à l’évidence : il y avait visiblement incompatibilité entre la fiche électrique de son rasoir et la prise de courant. Il essaya d’imaginer sa tête avec barbe et moustache ; le résultat serait sans doute comique, mais Gaspard eut le sentiment qu’un changement d’aspect ne pourrait que lui être bénéfique. Il jeta son rasoir dans la poubelle et, ravi de sa première grande décision de la journée, regagna sa place.

Deux heures plus tard, l’avion fit une escale à Porto Rico. Gaspard descendit avec les autres passagers dans une salle de transit où il but avec plaisir le verre de jus d’orange qu’on lui offrait. Il revit le petit garçon, avec ses parents, qu’il salua d’un mouvement de tête.

Gaspard n’avait toujours pas envie de parler avec qui que ce soit, et surtout pas de parler en français. Il préférait écouter, se laisser envelopper par les bavardages des autres passagers qui étaient, dans une grande majorité, des Espagnols. Écouter cette langue, qu’il aimait entre toutes, lui rappelait les poèmes qu’il faisait apprendre à ses élèves, des poèmes de Lorca ou de Machado, et, surtout, cela le faisait penser à toute la littérature sud-américaine qu’il lisait pour son propre plaisir. Depuis quelques années, sa bibliothèque s’était enrichie des livres de Marquez ou de Vargas-Llosa qu’un libraire de Barcelone lui faisait parvenir, lorsque cela était possible, dès leur parution. Et, au grand désespoir de sa femme qui aurait voulu lui faire partager les livres qu’elle découvrait, il n’avait pas ouvert un roman français depuis des lustres. Cela ne lui manquait pas. Il avait fait la connaissance d’un autre univers, d’une autre dimension, plus riche à ses yeux et plus étrange, et qui convenait à merveille à sa nature rêveuse.

Il y eut une deuxième escale, au Costa Rica, mais on demanda cette fois aux passagers de ne pas quitter leur siège. Le jour n’était pas encore levé et, malgré l’heure matinale, il régnait à l’intérieur de l’appareil une chaleur humide, étouffante. La ventilation de la cabine s’était arrêtée en même temps que les réacteurs. Gaspard eut peur d’être victime d’un malaise. Il suffoquait. Il se força à se calmer, à respirer lentement. Il prit une inspiration profonde, et la bête cachée au fond de lui se réveilla brutalement. Sous l’impact, violent comme un coup de poignard, Gaspard se plia en deux, au bord de l’évanouissement. Dans sa poche, il prit une gélule qu’il avala rapidement. Ses mains étaient moites, et il sentait sur son front perler des gouttes de sueur. Sa seule crainte était que l’on remarquât sa faiblesse et qu’on le rapatriât de force par le premier avion. Par chance, les mécaniciens venaient de finir de remplir les réservoirs du DC10, et l’avion ne tarda pas à redécoller. La ventilation se remit à fonctionner normalement.

Gaspard ne toucha pas au repas qu’on lui servit. Il reprit une gélule qu’il avala avec une tasse de café. Il était treize heures à sa montre. Doucement, l’avion commença à descendre. À travers les hublots, Gaspard aperçut une chaîne de montagnes dont certains sommets étaient recouverts de neige, puis, plus loin vers l’ouest, l’océan Pacifique. Dans sa descente, l’avion traversa une couche de nuages et plongea ensuite à travers un épais brouillard jaune et sale. Il comprit qu’il était enfin arrivé.
Lorsque l’appareil se fut posé, Gaspard attendit un moment que les autres passagers aient fini de ramasser leurs bagages avant de se lever à son tour. Il prit son petit sac de voyage et traversa l’avion en direction de la sortie. Du haut de l’escalier, il observa l’aéroport, noyé dans une brume épaisse. Le soleil était voilé et il faisait frais. Par une hôtesse à qui il posa la question, il apprit qu’il était neuf heures du matin, heure locale. Sept heures de décalage avec la France. Il descendit l’escalier métallique et posa son pied sur le sol.

Des années durant, il s’était fabriqué, dans sa tête, un film dont il était le scénariste, le réalisateur et l’unique acteur. Le personnage, lui, Gaspard Baldi, encore jeune, encore beau, apparaissait en haut de la passerelle, prêt à partir à la conquête d’un nouveau monde. La caméra le cadrait tandis qu’il descendait, puis elle faisait un gros plan sur son pied qui se posait, pour la première fois, sur cette terre tant de fois espérée, tant de fois voulue et attendue, puis, à nouveau, un gros plan sur son visage radieux. Gaspard connaissait cette séquence par cœur. Il l’avait vue des milliers de fois pendant ses longues nuits d’insomnies. Il ne la reconnut pas.

Au lieu du « j’y suis ! », ce cri de joie et de victoire qu’il avait imaginé, sa seule pensée fut pour celle qu’il avait laissée là-bas, si loin de lui, seule, perdue dans la maison devenue soudain trop grande, tenant entre ses doigts une lettre qu’elle ne parvenait pas à comprendre.




Carnet de voyage : prologue



Je suis le docteur Denis, et j’ai décidé de tenir le journal de ma nouvelle existence. 
Bien évidemment, rien ne m’échappe du pathétique de ma démarche. Je sais qu’il ne se trouve plus de lecteurs pour les carnets de voyage, pas davantage qu’il n’existe de rebond dans la trajectoire d’une vie qui fasse table rase du passé. 
Mais qui donc écrit pour les autres ?
Mon thérapeute, le docteur Shröb, m’a dit qu’il voyait dans l’écriture narrative, si ce n’est l’improbable opportunité d’une catharsis, du moins l’utile moyen d’attribuer une forme voire une perspective au temps qu’il me reste à parcourir.
Il a en revanche accueilli avec scepticisme l’annonce de mon départ de la Nouvelle-Calédonie pour la Guyane :
— Vous emporterez non seulement votre passé, mais encore votre mode de fonctionnement dans vos cantines. Et là-bas, vous serez seul.
Seul ? Bien plus encore qu’il n’aurait su l’imaginer, le mot se limitant pour lui à désigner l’imprudente émancipation que suggérait la fin de nos entretiens. J’ai risqué :
— Je voudrais me donner de nouveau l’illusion d’être utile.
Nos séances se déroulaient en face-à-face. Du majeur, il rajusta ses lunettes sur son arrête nasale et prit son temps avant de suggérer :
— Dès l’instant où vous vous sentez en mesure de le tenter…
Et devant mon silence, il ajouta :
— Où iriez-vous, et quand ?
Je refusai la porte de sortie qu’ouvrait l’usage soudain du conditionnel :
— Je vais sur l’Oyapock, en pays amérindien. J’ai accepté un poste dans un dispensaire à trois jours de pirogue du dernier accès terrestre. Je pars dans un mois.
Le ton que j’utilisai me sembla chargé de défi, et il le perçut. Il réprima un imperceptible soupir avant d’ôter ses lunettes, d’en replier les branches et d’en tapoter son sous-main en cuir fauve, signe que le temps imparti à la séance touchait à sa fin. 
Sur le pas de la porte, il posa imperceptiblement sa main gauche sur mon épaule droite, geste exceptionnel requérant une égale attention, et plongea son regard dans le mien pour proposer :
— Revenez m’en parler, avant de partir.
Je ne revins qu’une fois, mais ce fut pour lui exposer mes projets d’écriture, qu’il agréa. La forme que je comptais leur donner retint son attention, et il me recommanda d’insérer dialogues et notes documentaires au corps du texte afin d’échapper à la monotonie d’un récit trop linéaire. Puis il risqua ce que je perçus comme une ultime et dérisoire tentative de déstabilisation en me questionnant sur ma préparation à la situation d’isolement que je me proposais d’affronter. Je lui annonçai à cette occasion qu’au nombre des divers objets composant l’équipement que je venais d’acquérir en prévision de mon séjour prolongé au fin fond de la forêt amazonienne se trouvait un fusil de chasse. Je précisai que j’avais opté pour un antique modèle à pompe de calibre douze, destiné au gros gibier. Il se contenta d’un silence réprobateur. Sa muette réticence me laissa d’autant plus indifférent que je l’attribuai à la phobie du sang qu’il m’avait déjà été donné d’observer chez nombre de collègues psychiatres.



Carnet de voyage (1) : mardi 11 octobre 2011, premier jour



Un crépuscule rose et bleu des plus kitch s’élevait, sur la rive droite de l’Oyapock, de l’ombre de la forêt dont il sculptait les contours de la canopée. Passé le dernier saut, nous pénétrâmes dans une vaste zone d’eaux paisibles au bord de laquelle s’étendait le village.
La pirogue vint s’apponter à un dégrad en bois constitué d’un ponton horizontal duquel partait à angle droit, parallèlement à la rive, un plan incliné s’élevant sur un peu moins de deux mètres de hauteur et dont la partie basse, émergée, donnait sur une petite plateforme rocheuse. Je ne distinguai alors plus que la terre grasse surmontée d’herbe haute du talus de la berge. Le takariste prit pied sur les rochers, assura la pirogue à un pilier de l’édifice et commenta sobrement :
— C’est là.
J’escaladai les planches, gagnai les broussailles à l’aplomb de la pirogue et vins en réception de mes bagages, des étuis contenant mon fusil et ma canne à pêche et de la douzaine de cartons enveloppés dans des sacs-poubelle qui contenaient pour deux mois de vivres. Le piroguier et son aide recouvrirent de la bâche bleue posée au début du voyage les quelques colis restants destinés aux habitants d’un hameau situé à quinze minutes en amont sur le fleuve. Une étrange impression d’abandon me saisit soudain lorsque je le vis manœuvrer et quitter la rive sans plus d’attention pour moi que si j’avais cessé d’exister. C’était là.
Je me retournai. Entre la berge et la forêt s’étendait une étroite bande de terre défrichée et plantée d’arbres fruitiers au milieu desquels les habitations amérindiennes étaient grossièrement disposées en rang d’oignon. Le ponton débouchait sur un sentier qui courait parallèlement à la rive. La lumière devenait indécise, et de la végétation s’élevait la lancinante stridulation des insectes. 
Trois jeunes garçons, deux vêtus de calimbés orange et le troisième d’un bermuda marron, m’observaient sans mot dire. Je chargeai mon sac le plus volumineux sur mes épaules et, portant à la main mes étuis et mon sac à dos tenu par ses courroies, me dirigeai vers eux. Arrivé à leur hauteur, je risquai :
— Bonsoir les enfants. La maison du docteur Le Couedic, s’il vous plaît ?
Ils me dévisagèrent en silence. Je répétai ma question. Le plus grand des trois étendit lentement le bras, et de l’index me désigna une vague direction vers l’aval du fleuve sans me quitter du regard. Je le remerciai et tentai d’exploiter son indication. Je dépassai trois ou quatre constructions traditionnelles sous lesquelles dans la pénombre pendaient des hamacs et fumaient des marmites. J’atteignis ensuite un petit promontoire s’avançant dans le fleuve, et débouchai sur une zone herbeuse qui accueillait une maisonnette en grosses planches et couverte d’un toit de tôles. Une volée de marches mal équarries ouvrait sur une vaste véranda dominant l’Oyapock. Je hélai le maître des lieux :
— Il y a quelqu’un ?
D’un hamac en coton à carreaux bariolés agrémenté de festons qui pendait à une extrémité de la terrasse me parvint un grognement indistinct. Je vis une forme s’agiter, puis un petit être hirsute s’en extraire. Il s’assit sur sa couche, les bras tendus derrière les reins, le buste penché en avant, et me considéra, comme hébété, avant de conclure :
— Mais ne serait-ce pas ma relève, le bon docteur Denis ? C’est à cette heure-ci qu’on arrive ?
Je me sentis inexplicablement obligé de me justifier :
— On a quitté Saint-Georges avec du retard. Un patient qu’on devait déposer à Camopi a un peu forcé sur la cachaça hier soir et a eu du mal à se lever. Il a fallu l’attendre…
Mon vis-à-vis soupira :
— C’est toujours la même chose, avec les Amérindiens…
Puis il se ressaisit :
— Moi, c’est Marc Le Couedic. Appelle-moi Marco. Je t’attendais plus tôt, et je crois bien que je me suis endormi. Tu as loupé un coucher de soleil magnifique. C’est tout ce que tu as comme paquetage ?
— J’ai laissé mes cartons au ponton.
— Va vite les chercher avant qu’on te les fauche ! Ici, faut rien laisser traîner, on t’a pas dit ? Pendant ce temps-là, je vais me passer la tête sous l’eau, allumer la lampe à pétrole et nous préparer un ti’punch. À tout de suite !
Le temps que je fasse les six allers-retours nécessités par la manutention de mes provisions, la nuit était tombée avec la brutalité qui la caractérise sous les latitudes équatoriales. 
Mon confrère, qui avait revêtu une chemise à manches longues en popeline de soie blanche chiffonnée et un pantalon écru informe, m’attendait dans un fauteuil en plastique jouxtant une table basse. Il avait disposé à notre attention deux petits verres, une poignée de citrons verts et quelques cuillerées de sucre roux dans des bols, ainsi qu’un cubitainer de cinq litres de rhum martiniquais dont sans m’avoir attendu il s’était servi une première tournée.
Je m’affalai dans un siège à côté du sien. Mon pantalon de randonnée façon treillis et ma chemise kaki à poches plaquées étaient imbibés de transpiration, de même que le chapeau de brousse que j’avais déposé sur mon sac. Je délaçai mes Pataugas. Le Couedic me conseilla :
— Garde les chaussettes, si tu n’es pas habitué. C’est l’heure de la volée.
— La volée ?
— L’apéro des moustiques. Tes chevilles, ils vont adorer. Qu’est-ce que je te sers ? Ti’punch ?
— Non merci, je ne bois pas d’alcool.
Il se figea et me considéra longuement, comme si j’avais proféré la dernière des incongruités. Je l’examinai à mon tour. Mon confrère avait dépassé la soixantaine, encore qu’une barbe grise et inculte assortie à une chevelure frisée qui se raréfiait sur le front rajoutassent certainement quelques années à son apparence. Son visage, petit et ridé, était marqué par la légère bouffissure qu’entraîne un usage abusif des spiritueux. Ses prunelles d’un bleu délavé, comme si une trop longue exposition au soleil équatorial en avait altéré la couleur, troublaient par la fixité de leur regard. Il émit sur un ton sentencieux :
— Non, mais qu’est-ce qui leur prend, à Cayenne, de nous envoyer un buveur d’eau en pays amérindien ? C’est une blague, tu me fais marcher ?
— Non, désolé. S’il n’y a rien d’autre, je prendrai effectivement de l’eau. Et je te tiendrai compagnie avec une cigarette, si ça ne te dérange pas.
J’extirpai un paquet de blondes d’une de mes poches pectorales et allumai une tige sans attendre davantage sa réponse. Il marqua un nouveau temps d’arrêt, et je vis passer une lueur mauvaise dans son regard, avant qu’il ne déclare :
— Ça y est, j’y suis, tu ne bois plus !
Et comme l’embarras devait se peindre sur mon visage, il ajouta :
— C’est ça, tu es abstinent. Je me disais bien… Tu sais, ce n’est pas la peine d’essayer de me la faire. On est entre confrères, camarade… Et alors, ça fait combien de temps ?
— Quoi ?
— Que tu ne picoles plus ; arrête de faire ta mijaurée.
— Je suis sevré depuis quatre mois.
Il émit un sifflement admiratif, leva son verre qu’il vida à moitié et conclut :
— À la tienne ! Personnellement, je ne suis jamais arrivé à tenir aussi longtemps que ça ! Une semaine, deux semaines, tout au plus… Après ça, tu vois, la vie me paraît d’un ennui tellement profond… Ce n’est pas que je sois totalement ivrogne, mais c’est que je n’ai jamais saisi l’intérêt d’arrêter de boire !
Je tirai une bouffée de ma cigarette, l’inhalai profondément et conservai la fumée aussi longtemps que cela m’était possible avant de concéder :
— Je ne te cache pas que j’ai eu du mal. Mais l’intérêt, si, je l’ai compris. C’est bien ce qui a motivé mon abstinence…
Il hocha la tête, finit son verre et se resservit derechef. J’attrapai le fond d’eau minérale qui me restait de mon voyage en pirogue et en bus une gorgée. Mon confrère reprit :
— Je vois. Toi, tu es à l’âge où on peut encore se refaire. Tu as quoi, quarante-cinq ?
— Quarante-quatre.
— C’est ça, tu es jeune, tout étant relatif. Il te reste encore un peu de jus. Moi, c’est fini. Chaque jour à vivre – ou à survivre – est un jour de rabiot. Alors, je m’éclate…
La tristesse de sa voix et de son regard offrait un cinglant démenti à ses paroles. Il termina son deuxième verre comme par inadvertance. Pendant quelques instants ne furent plus perceptibles que le crissement régulier des insectes et le couinement aléatoire des grenouilles, puis il annonça :
— Pour le cas où tu replongerais, je vais te laisser le cubi de rhum que tu vois là. Je viens tout juste de l’entamer – il faut dire qu’on vient à peine de me le livrer, avec énormément de retard, comme toujours d’ailleurs, quoi que ce soit que tu commandes dès lors que tu te trouves en forêt. 
— Non merci, ce n’est pas la peine.
— Oh que si, que c’est la peine, et ne me remercie pas ! Je serai à Cayenne dans deux jours, je me rachèterai le même pour une poignée d’euros. Mais toi, ici, tu n’as pas l’air de savoir ce qui t’attend… 
— Je suis là pour soigner les populations amérindiennes d’un village reculé, avec toutes les exigences qu’impose l’exercice en poste isolé. C’est tout.
Il me considéra pensivement et se servit un troisième ti’punch, en précisant :
— Puisque te voilà sobre, ça ne te dérangera pas de prendre l’astreinte cette nuit, hein ? Moi, je fête ma levée d’écrou.
Je souris à sa plaisanterie. Il me jeta un regard chargé de commisération et demanda :
— Ils ne t’ont vraiment rien dit, à Cayenne ?
— Si, je suis au courant pour la vétusté du dispensaire, l’inconstance de la liaison internet, l’arbitraire des priorités de santé publique…
— C’est ça, ils ne t’ont rien dit.
Il prit un temps avant de m’annoncer, comme s’il souhaitait ménager son effet :
— Tu vas être seul, vraiment seul…
— Et la population ?
— Les Amérindiens ? Tu les verras en consultation. Et plus souvent que tu ne le souhaiteras. En dehors des horaires d’ouverture du dispensaire, comme la maison que tu vas occuper donne sur l’unique sentier qui va d’un bout à l’autre du village, ils viendront, si tu n’y mets pas bon ordre, te chercher à n’importe quelle heure du jour et de la nuit pour tout et n’importe quoi.
— Et en dehors des soins, tu n’as pas réussi à te faire accepter ?
Il sembla réfléchir à la réponse, et puisa finalement l’inspi-ration de celle-ci dans la fin de son troisième verre :
— Accepter ? Tout dépend de ce que tu entends par là. Si avoir l’honneur d’être emmené à l’abattis pour débiter des troncs d’arbre à demi calcinés au coupe-coupe, de les accompagner de loin en loin à la pêche ou à la chasse et de se voir invité à pratiquement tous leurs cachiris, c’est être accepté, alors oui, tu le seras comme je l’ai été. Mais ça n’ira jamais plus loin. Tu ne cesseras jamais d’être un Blanc, quand bien même tu déciderais – pour leur plus grande hilarité – de consulter en calimbé. Mais je te mets au défi même après plusieurs mois dans le village de trouver ne serait-ce qu’une personne sur laquelle tu puisses réellement compter. Pour eux, bien entendu, il va de soi que tu dois être taillable et corvéable à merci 24/7. Mais avise-toi d’empiéter le moins du monde sur les bornes qu’ils auront posées à leur relation avec toi, et ils te le feront immédiatement sentir.
— À quoi ça tient, selon toi ?
Il sembla secoué d’un ricanement silencieux :
— Ne me dis pas que tu n’as jamais entendu parler de la dette de l’homme blanc ?
— Si, bien sûr : j’arrive de Nouvelle-Calédonie.
Il entama gaillardement son quatrième ti’punch :
— Alors, tu vas comprendre. Les Amérindiens représentent le peuple premier, décimé par nos maladies, acculturé par nos missionnaires puis par notre modèle socio-économique, et maintenu en état de dépendance par notre système politique. Ils ne caressent pas le moindre espoir de voir jamais leur pays, dont ils ne constituent plus qu’une infime minorité de la population, s’engager jamais sur la voie de la décolonisation. Donc, notre société a contracté une dette envers la leur. Ce sont des individus comme toi et moi qui se trouvent désignés pour l’apurer. Tu as saisi ?
Le Couedic me considéra pensivement et soudain se tut. Compte tenu de mon estimation arbitraire de son alcoolémie – tablant sur un début de ses libations possiblement antérieur à mon arrivée chez lui –, il me parut difficile d’accorder un large crédit à son discours. Toutefois, je savais d’expérience qu’être tota-lement pris de boisson n’empêche pas forcément d’avoir raison…
Je rompis le silence :
— Tu m’autoriserais à prendre une douche ?
— Non.
— Pardon ?
— Non.
Il savoura un instant son effet avant de préciser :
— Non, parce qu’il n’y a pas d’eau. Du moins plus d’eau courante, parce que sans ça, de la flotte, ce n’est pas ça qui manque dans ce putain de pays. Avant, on avait un groupe électrogène. Comme les fûts de carburant mettaient des mois à arriver, on n’avait pas souvent d’électricité non plus. Alors les surdoués qui œuvrent dans les bureaux à Cayenne ont décidé qu’il nous fallait du solaire. Sauf que le solaire ça demande du soleil, et que par un fait exprès parce que c’est exceptionnel en cette saison, il a plu trois jours de rang juste avant que tu arrives.
— Et pour se laver ?
Il me considéra avec commisération :
— Ben tu as le fleuve, juste devant toi. Tu y accèdes par les rochers à gauche de la pointe. Et si vraiment ça te défrise de procéder à tes ablutions en public comme les Amérindiens, rien ne t’empêche d’aller puiser un seau dans l’Oyapock et de te doucher avec une casserole dans ta salle de bains. D’ailleurs, pour ce soir, tu y trouveras un fond de bassine, si ça te dit. 
— Merci.
— Pour peu que tu la laisses reposer jusqu’à demain matin, la flotte passera de boueuse à turpide par simple décantation. Ce n’est pas suffisant pour t’y laver les dents sans attraper la chiasse, mais c’est déjà mieux. À propos, tu as apporté de l’Aquapur ?
— J’y ai pensé. Mais dis-moi, il n’y a pas de citerne ?
— Si, mais elle fonctionne avec une pompe. CQFD.
— Il y autre chose que je doive savoir ?
— Tout à l’heure, je te ferai visiter les lieux. Pas d’électricité, ça veut dire que le frigo ne fonctionne pas. Comme de toute façon il n’y a jamais de produits frais, ce n’est pas un problème. Je te laisse une petite réserve de pétrole pour les lampes. Tu as une frontale et des piles de rechange ? Parfait. La cuisine, ne me demande pas pourquoi, est située derrière la maison, ouverte à tout vent. N’y laisse rien la nuit, surtout pas de nourriture, ça disparaîtrait. Stocke toutes les provisions que tu pourras dans la vieille cantine qui sert de table basse dans le salon. En ce moment, il y a un pian qui s’introduit dans la maison vers une heure du matin pour essayer de trouver à bouffer.
— Un quoi ?
— Un pian. Une sorte de sarigue, qui a l’aspect d’un gros rat. Si tu la tues, débrouille-toi pour le faire dehors. 
— Pourquoi ?
— À cause de l’odeur. Sinon, comme nuisibles, il y a des cafards par légions, comme partout ailleurs. À ce propos, il y a une grosse matoutou dans la chambre, je te conseille de la laisser en vie. Elle est inoffensive et elle bouffe les blattes – ce que font aussi les scolopendres, lesquelles en revanche mordent cruellement.
— Une matoutou ?
— Une mygale. Celle avec des chaussons orange. Les autres, je n’en réponds pas.
— D’autres animaux dont je dois me défier ?
— Non. Ah si, les chauves-souris. Elles entrent dans la maison par les jours que tu vois là-haut, sous la toiture en tôle. Aux endroits où elles peuvent se planquer au-dessus des poutres, elles essaient de s’installer, et alors elles se mettent à chier partout. C’est pour ça qu’il n’y a pas de faux plafond. Sans ça elles s’invitent par centaines, leurs excréments suintent le long des murs et c’est l’horreur. J’ai déjà vu des logements de fonction comme ça, c’est invivable. Ici, tu n’en auras que quelques-unes…
Je devais faire une drôle de tête, car il ajouta, l’air soudain réjoui :
— Bienvenue en Amazonie, camarade ! Et maintenant, que dirais-tu de goûter à une spécialité gastronomique de la forêt ?
— Ce ne serait pas de refus…
— À la bonne heure ! Pâtes au corned-beef !
Et devant ma mine déconfite, il ajouta :
— J’ai hésité avec un couac sardines, mais j’aime mieux garder le poisson pour le déjeuner…



Chapitre 1


Depuis le dimanche, l’été hésitait. L’air, gorgé d’humidité, était moins étouffant même si parfois le soleil, dans un sursaut d’ardeur, rendait à la ville son atmosphère d’étuve.
Caro se hâte en slalomant entre les ménagères affairées à leurs courses et les salarymen qui se rendent au travail. Un livreur de journaux dévale la rue dans un grincement strident de bicyclette qui n’a jamais connu l’huile. Caro sursaute. Tendue et nerveuse à cause de cette séance de travail qu’elle ne sait comment imaginer. Son patron, Mike Todd, ne l’a mise au courant qu’hier.
— Vous voilà devenue le bras droit de Mme Kaneshima. C’est elle qui a suggéré que vous la remplaciez pour cette réunion à Tokyo. C’est la première fois qu’elle laisse quelqu’un y aller à sa place. Pourtant, les relations ont toujours été un peu tendues entre elle et notre responsable au siège social de Cityship. 
— Pourquoi ? Comment est-il ?
— Dave Kilmore ? Oh, c’est un esthète ! Un amoureux du Japon. Il pra-tique une sorte de tir à l’arc bouddhiste. Il pense connaître leur pays mieux que les Japonais eux-mêmes. Il répondra à toutes vos interrogations sur ce pays. Et si vous n’en avez aucune, il vous en suggérera ! À part cela, il est tout à fait charmant. 
Caro est tirée de ses pensées par la course éperdue de deux hommes en costume sombre. Ils grimacent, soufflent, hèlent un taxi qui file sans s’arrêter… L’explication de leur panique arrive une seconde plus tard sous la forme de grosses gouttes tièdes qui s’écrasent, à un rythme de plus en plus soutenu, sur le trottoir. Une bourrasque retourne le parapluie de la femme qui marche devant elle. Caro se met à courir, épouvantée à la pensée de se présenter essoufflée et trempée devant toute une assemblée de Japonais. 

— Carole Lambert ? Bonjour. Dave Kilmore. Très heu-reux. 
Elle laisse échapper un soupir de soulagement. L’Américain qui l’accueille en souriant semble la trouver à peu près présentable. Ajustant sa cravate dans la veste de son costume clair, il s’est incliné légèrement, avant de se reprendre et de tendre une main ferme.
— J’ai perdu l’habitude. Comment allez-vous ? Je vous offre quelque chose ? Mais vous préférez certainement vous rafraîchir avant la réunion.
Caro lui retourne son sourire. 
— J’en aurai pour une minute, merci.
Dans les toilettes de l’hô-tel, elle vérifie son maquillage. Un coup de peigne fait crépiter ses mèches blondes. Plutôt jolie ce matin ; elle le lit dans le regard de Dave Kilmore, lorsqu’elle s’assied face à lui, devant un grand verre de thé glacé.
— J’étais un peu ennuyé que Mme Kaneshima n’ait pu se libérer pour cette séance de travail, mais…
—  J’ai bien peur de ne pas être à sa hauteur.
— C’est une femme efficace, qui sait délé-guer. Une qualité rare. D’ailleurs, Mme Kaneshima est une femme rare… à sa façon.
Il avale tranquillement une gorgée de thé avant de poursuivre :
— Mais elle ne correspond en rien à ma conception de la femme japonaise. 
Sans trop analyser les raisons qui la poussent, Caro préfère changer de conversation.
— L’automne n’est-il pas censé être la plus belle saison au Japon ? Cette pluie…
— … ne durera pas, répond Kilmore en lui jetant un regard surpris. Deux ou trois jours tout au plus. Ensuite, l’automne et son ciel bleu s’installeront. Allons, venez maintenant ou nous serons en retard !

La réunion de la matinée s’achève. Un premier bilan en est sorti, dont les termes techniques ont mis à rude épreuve le japonais usuel de Caro. Rares ont été les participants qui se sont enhardis à troubler de leurs questions une atmosphère plus que glacée. La jeune femme secoue la tête pour chasser l’impression de malaise qui, depuis le début de cette journée, ne la lâche pas. Dave Kilmore se lève.
— Vous déjeunez avec moi ? Il y a un restaurant très correct près d’ici.
— Mais… nous ne profitons pas du repas pour discuter de façon plus conviviale avec nos collègues ?
L’Américain la considère un instant, très amusé. De fines ridules s’étoilent autour de ses yeux bleus.
— Nous ne sommes pas en France. Ici, la pause du déjeuner est courte, et respectée. J’en apprendrai davantage ce soir, et cette nuit, dans le secret des bars… Il faudra nous revoir, mademoiselle Lambert, si vous ne voulez pas vous contenter de quelques chiffres trop officiels.
— Mme Kaneshima ne m’a pas prévenue de…
Le sourire de Dave Kilmore s’accentue.
— Mme Kaneshima ? Mais je croyais que, tout à l’heure, nous avions épuisé ce sujet.
Elle s’avoue vaincue.
— D’accord, vous marquez le point. Je reviendrai à Tokyo pour le débriefing. Vendredi ? 
— Avec grand plaisir, mademoiselle Lambert.
— Appelez-moi Caro.

L’Américain l’entraîne dans un petit restaurant, serré entre deux boutiques de mode. Un pan de tissu, court comme un souvenir, en signale l’entrée.
— Un ami devrait se joindre à nous. Cela ne vous ennuie pas, j’espère. Il est français, comme vous. C’est pour cela que j’ai pensé… Enfin, à demi français, par sa mère. Il connaît parfaitement votre langue bien qu’il ait passé toute sa jeunesse au Japon. Mais c’est à New York que je l’ai rencontré.
— Que fait-il donc ? demande-t-elle, curieuse à présent de cet inconnu qui doit partager leur table.
— Il travaille au siège social de l’entreprise NRC. 
Caro a laissé échapper une exclamation de surprise. 
— Un de mes amis est ingénieur au centre de recherches de NRC. À Kawasaki.
La ville de Kawasaki et NRC sont si intimement liées ! Où que se pose le regard, il rencontre toujours un bâtiment de la prestigieuse firme ou des panneaux publicitaires géants vantant ses mérites. Kawasaki n’est d’ailleurs que cela : des zones industrielles, cachant des zones industrielles qui elles-mêmes en masquent d’autres là-bas, plus loin.
— Oh ! Alors il a dû vous faire l’éloge de la société, vous parler de son dynamisme et de sa compétitivité ! Mon ami, lui, prospecte à l’étran-ger en vue d’implanter des succursales. Une lourde respon-sabilité quand on songe qu’il n’a pas trente-cinq ans. Elle lui vaut d’ailleurs quelques ennemis. Mais il vous expliquera cela bien mieux que je ne saurais le faire. Le voici justement. Mlle Lambert… Kenji Sayama.
Caro s’est figée, saisie par le sentiment aigu, absurde pourtant, du danger. Sayama doit presque prendre de force une main qu’elle ne sait plus tendre.
— Convertie aux usages nippons ?
Il s’est exprimé en français. Caro oublie de s’en étonner, trop occupée à obtenir d’elle-même une con-duite plus posée ou, à défaut, une attitude plus naturelle. Elle bredouille quelques mots, recherchant d’instinct l’abri de la langue anglaise. 
Qu’a-t-il donc de si étrange, cet inconnu qui s’assied à leur table ? Il est beau, sans doute. De cette beauté équivoque et trouble qu’on s’accorde à reconnaître aux métis. Sur son visage ambigu, tombés comme deux larges gouttes d’encre noire, les yeux, asiatiques par leur prunelle intense, prisonnière dans sa fente, ont la profondeur et la hardiesse d’un regard occidental. La chevelure souple étonne et dément le nez court, le teint ambré qui sont ceux d’un Japonais.
— Vous savez donc tout de moi.
— Eh bien… commence-t-elle, cherchant vainement quelque chose à dire.
Un sourire indéfinissable joue sur les lèvres de Kenji Sayama tandis qu’il laisse s’installer le silence. Dave Kilmore toussote.
— Mademoiselle Lambert, Caro, me disait justement qu’un de ses amis japonais travaille chez NRC. Et vous, ce voyage en Chine ? Fructueux ?
— J’ai été extrêmement bien reçu… mais rien n’est encore signé.
— Vous allez repartir, en ce cas.
— Voyons, Kilmore, vous savez bien que je ne peux rester loin du Japon très longtemps. Comment dit-on cela déjà dans votre langue ? 
Il plisse le front, puis avec un retard étudié, trouve le mot juste :
—  Ah oui ! Le mal du pays ! 
Un demi-sourire s’attarde sur ses lèvres. Caro se dit qu’il a parfaitement conscience de l’effet magnétique qu’il produit. 
Se sentant observé, Sayama tourne la tête vers elle.
— Que fait donc votre ami chez NRC, si je ne suis pas indiscret ?
— Kiyo est ingénieur et travaille au centre de recherches. C’est le neveu de Mme Kaneshima, ajoute-t-elle à l’intention de Kilmore. C’est lui qui m’a recommandée à Cityship.
— Voilà qui explique beaucoup de choses. Ce n’est pas si facile de trouver un job ici. 
— Oh, mais c’est tout à fait provisoire ! En avril, j’aurai un poste d’assistante de français à l’université de Yokohama. J’ai été obligée d’avancer mon arrivée au Japon…
Elle sent peser sur elle le regard de Kenji Sayama et achève péniblement :
— … pour des raisons familiales.
— Ah, que les familles sont exaspérantes ! La mienne, par exemple, est à géométrie variable : envahissante quand arrivent les vacances d’été et inexistante lorsque j’en ai besoin !
Encouragé par le sourire de Caro, l’Américain continue un moment sur ce thème. Il semble, à l’entendre, qu’il ait des cousins dans chacun des États d’Amérique et aussi dans la lointaine Écosse !

Elle a laissé refroidir le riz dans son bol.
— Vous ne mangez plus ?
Elle sursaute comme une enfant prise en faute, décontenancée par la question formulée en français. Maudissant le trouble qui la prive de ses mots, elle sait à peine répondre qu’elle n’a plus faim. Dave Kilmore s’est absenté quelques mi-nutes et, de nouveau, elle est sur le qui-vive.
—  Si vous le voulez, je vous ramènerai en voiture. J’habite Yokohama, sur la colline de Yamaté.
Il a cette fois évité le français, comprenant que le ton, forcément plus intime, de sa proposition l’aurait fait hésiter.
— Mon appartement est près de la gare d’Ishikawa-cho. Cela vous oblige à un détour.
— Acceptez, Caro ! conseille la voix cordiale de Dave Kilmore dans son dos. À moins que vous ne fassiez vos délices des bains de foule ?
— Alors c’est entendu, conclut Kenji Sayama sans permettre à Caro d’ouvrir la bouche. Vers dix-neuf heures ?
L’Américain, consulté du regard, acquiesce :
— Oui, oui, dix-neuf heures, c’est parfait. Il est temps de regagner la salle de réunion. Sayama, à très bientôt, j’espère ! Vous viendrez vous entraîner, dimanche ? Il me semble que mes progrès stagnent lorsque vous n’êtes pas là et que le maître n’a pas la même patience pour corriger mes tirs.
Sayama a promis en riant. Caro suit des yeux la haute silhouette qui s’éloigne.
— Est-ce qu’il pratique le tir à l’arc tout comme vous ?
— Oui, mais lui est un expert dans cet art, bien qu’il s’en défende. Il approche de près la Grande Doctrine.
— La Grande Doctrine ?
— Le zen, Caro, le zen ! Je manque de temps aujourd’hui pour vous l’expliquer. Si nous en reparlions vendredi ?

Les heures de l’après-midi ont passé très vite, dévorées par une impatience mêlée de crainte, qu’elle a vainement essayé d’user contre de peu intéressants comptes rendus d’activité.
Faussement calme à présent qu’elle est assise à côté de Sayama, Caro feint de surveiller le flux ralenti des voitures le long des lignes blanches de la chaussée. La nuit est tombée, mais Tokyo se joue de l’obscurité ; elle la déchire, plante dans son velours noir les griffes brillantes de ses autoroutes, darde dans l’épaisseur nocturne ses buildings illuminés, fait pâlir sous les feux de ses néons un ciel sans étoile ; pour mieux, peut-être, peupler d’ombres mystérieuses ses minuscules jardins et de chucho-tements ses ruelles où s’embusquent les diseuses de bonne aventure.
L’autoroute s’envole au-dessus d’un enchevêtrement de maisons, se faufile entre deux buildings, s’étire sous les fenêtres d’un appartement, se perd dans le ventre de la ville, émerge enfin pour filer au coude à coude avec un chemin de fer aérien. La Mitsubishi de Kenji Sayama ralentit, engluée dans un nouvel embouteillage.
— Comment était la France, Caro – vous permettez que je vous appelle Caro ? Comment était la France lorsque vous l’avez quittée ? J’ai des souvenirs émerveillés de feux d’artifice dans le ciel d’été… 
— À Lille, le beau temps tarde parfois à s’installer. Il tombait une pluie glacée le soir du 14-Juillet. 
Sa voix s’est altérée sous la morsure du souvenir, jailli de ces pauvres mots comme un diable de sa boîte. Kenji a plongé son regard dans l’eau verte et troublée des yeux de Caro. Décidément, cette fille l’intrigue ! Délicieuse et dotée d’une sensibilité à vif ! Il décide de parler de lui.
— Ma mère était française. Vous l’avez deviné. 
— Dave Kilmore me l’a appris. Mais vous avez dit « était », votre mère est-elle... ?
— Elle est morte, oui. J’avais sept ans. Ma mère, continue Kenji à mi-voix, comme pour lui-même, je me la rappelle si peu. Un lit blanc d’hôpital, ses longs cheveux sur l’oreiller… Elle venait d’accoucher d’un garçon qui, lui non plus, ne devait pas vivre.
— Moi aussi, j’ai eu un frère, un frère jumeau. Il est mort à côté de moi dans le ventre de ma mère. 
Elle se tait brusquement. Pourquoi ces confidences à un parfait inconnu ? Mais Kenji poursuit sans paraître l’avoir écoutée :
— Mon père et moi sommes rentrés au Japon aussitôt après les funérailles. Ma mère avait tenu à mettre ses enfants au monde en France ; elle n’en est plus jamais repartie et mon père n’est jamais retourné là-bas.
— Et vous ?
— Chaque été. Dans la vaste maison provençale de mes grands-parents français. Puis, quand la chasse aux cigales a cessé de me passionner, nous passions mes deux semaines de vacances à Paris. Mais, peu à peu, il m’a été plus difficile de comprendre mes grands-parents, de les aimer. Cette attache si ténue… et si forte, puisqu’elle fait qu’au Japon aussi je suis un étranger.
Il médite quelques instants ses propres paroles ou peut-être pèse-t-il avec soin les termes de la question qui, depuis qu’il a rencontré la jeune femme, brûle ses lèvres :
— Vous aimez le Japon ?
— Oh non ! Cette question, venant de vous ! On me l’a posée mille fois depuis mon arrivée.
— Dans ce cas, je réponds à votre place. Qu’en dites-vous ?
Elle a un rire hésitant. Amusée, curieuse, mais déjà vaguement inquiète.
— Hum… Eh bien, je crois que vous appréciez la gentillesse des Japonais, le charme de leurs prudentes conversations et aussi peut-être… l’anonymat de la foule.
Caro a cillé.
— Vous cherchez à vous y perdre ? Mais alors, prenez garde. Vous pourriez y laisser jusqu’à votre identité.
— Que voulez-vous dire ?
— Rien, rien, excusez-moi. Je n’avais pas l’intention de vous effrayer.
Effrayée, elle ? C’est pourtant vrai, elle tremble ! Elle détourne la tête, opposant à Kenji Sayama un rideau de cheveux blonds, mais elle sent sur elle son regard tenace. La voiture s’est de nouveau immobilisée dans un embouteillage. Sayama se tait, longtemps. Quand, d’une question anodine, il renoue enfin la conversation, sa voix a des inflexions très douces, comme s’il voulait l’apprivoiser :
— Avez-vous des amis, en dehors de… Kiyo ?
— Eh bien… Les amis de Kiyo. Et puis, j’ai sympathisé avec le couple qui habite l’appartement voisin du mien.
— D’autres amis, français ou occidentaux ?
— Mon boss, Mike Todd, et sa femme. Je connais peu de monde, mais cela ne m’empêche pas d’être très occupée.
— Je n’en doute pas un instant.
— Nous arrivons. Voilà, c’est ici ! 
Elle désigne d’un geste rapide l’immeuble blanc et le balcon du troisième étage accroché à son flanc, puis ajoute :
— Il ne me reste qu’à vous remercier. 
Elle tend une main maladroite.
— Caro…
D’un geste tranquille, il repousse la mèche blonde qui barre sa joue.
— Je voudrais vous revoir. Non, attends ! Ne dis rien encore !
De deux doigts il lui clôt les lèvres.
— Auparavant il faut que tu saches… Je suis marié.



PROLOGUE

Il jette son téléphone portable sur le lit et se précipite dans le couloir. Là, sur une étagère d’un des placards muraux, trône le sac de sport qu’il emportait dans tous ses déplacements. Quand il faisait du sport avec ses amis. Avant.
Il pose le sac sur le lit – tant pis, il y aura un peu de poussière sur le couvre-lit – et commence à le remplir. Heureusement, il n’a pas beaucoup d’affaires, ici, dans la maison. La plus grosse partie se trouve dans des cartons, stockés dans le garage.
Une petite lumière bleue clignote sur son Smartphone, signe qu’on a essayé de le joindre. Mais il ne perd pas de temps à consulter le message. Le dernier qu’il a reçu était si important, si urgent, que les autres ne méritent pas qu’il gaspille des instants précieux. Il enfouit pêle-mêle ses vêtements, ses chaussures, ses affaires de toilette. Il ne sait pas pour combien de temps il va partir. Il sait juste qu’il doit le faire.
Il sent comme un mouvement d’air dans son dos, une présence silencieuse. Il se raidit. Pas de chance, elle est rentrée plus tôt que prévu. Il ne se retourne pas. 
— Tu t’en vas ?
Sa voix est douce. Doucereuse.
Lentement, il ferme son sac et se redresse :
— Il y a une urgence !
— Je peux t’accompagner ?
Il saisit son téléphone, le glisse dans sa poche et se décide à lui faire face :
— Non, tu ne peux pas !
Elle est appuyée au chambranle de la porte, lui barrant le passage. Elle sourit, mais son regard est dur. Prémices d’un accès de colère. 
— Elle t’a appelé ?
Tout doucement, son sac à la main, il s’avance vers elle. Il prend un ton conciliant :
— Ce n’est pas ce que tu penses ! Je ne sais pas pour combien de temps j’en ai, mais ce ne sera pas long !
Elle ne semble pas convaincue. Comment pourrait-il lui faire croire des choses dont il n’est pas persuadé lui-même ! Elle ne sourit plus. Son visage est un masque figé, derrière lequel s’agitent les sentiments les plus violents.
D’abord, ce seront les insultes, puis les coups suivront.
Il prend une profonde inspiration et l’écarte du passage. C’est le déclic qu’elle attendait. S’ensuit un déferlement de violence extrême. Elle hurle, elle l’injurie, elle le frappe, mais il avance quand même vers la sortie. Elle lui jette tout ce qui lui tombe sous la main, assiettes, verres, vases. La maison est un vrai champ de bataille.
Au moment où il ouvre la porte, elle menace :
— Si tu pars, ce ne sera plus la peine de revenir !
Il hausse les épaules. Il n’en avait pas conscience quelques minutes auparavant, mais sa décision est prise. 
Quoi qu’il se passe à partir de maintenant, il ne reviendra pas.

24 AOÛT 
22 h 30

Il pleut. Cela a commencé par des trombes d’eau qui m’ont obligée à courir me réfugier à l’intérieur. J’avais terminé de nourrir les poules, mais pas encore rempli les gamelles des chiens, blottis au fond de leur niche dans le chenil. Au travers du rideau de la cuisine, j’ai attendu la fin du déluge. Chez moi, en Provence, les averses ne durent jamais très longtemps. Il suffit de patienter. Mais ici, il n’y a pas des averses, il n’y en a qu’une seule ! Qui dure depuis trois jours !
Petit à petit, elle s’est transformée en une pluie fine et insidieuse, sous un plafond de nuages bas et immobiles. Une pluie dont je n’arrive plus à imaginer la fin, et qui commence à me saper le moral. Tout est détrempé, les arbres dégoulinent sur la pelouse, les gouttes tombent du toit en produisant un son monotone et lancinant, le chemin qui conduit à la maison n’est qu’une flaque boueuse. L’humidité pénètre partout, je la sens m’envahir, j’ai froid. Je n’arrive même plus à imaginer que le soleil puisse briller quelque part ailleurs, qu’il continue à illuminer et réchauffer l’atmosphère. Le soleil me manque, les couleurs me manquent. Ici, tout est triste, tout est gris.
Assise derrière la vitre entrouverte, je regarde le ciel de plus en plus sombre à l’arrivée de la nuit. Bientôt, je ne distinguerai plus rien de ce qui se trouve dans mon champ de vision. Ni la cabane des enfants ni le toboggan. Encore moins le poulailler, de l’autre côté de la clôture. Mais j’attends encore un peu avant d’allumer le projecteur qui éclaire le devant de la pelouse.
Parce que s’il me permet de voir, il permet aussi de repérer la maison. 
Seule et isolée, en bordure de l’immense forêt. 

J’ai pris le train très tôt, jeudi dernier à Avignon, un TGV à bas coût, qui permet de rejoindre le nord de la France pour un prix relativement modeste. Je dois faire attention à mes dépenses, maintenant. J’ai conscience que les mois à venir vont être difficiles aussi sur le plan financier.
C’est Véro qui, en amie fidèle et dévouée, m’a conduite à la gare. Elle a pris comme prétexte de me faire économiser le parking, mais je sais qu’en réalité, elle était inquiète pour moi. Je dois reconnaître que je suis moins sûre au volant, depuis quelque temps. La prise de certains médicaments y est sûrement pour quelque chose. De toute façon, je n’ai jamais été très douée pour conduire. Surtout lorsqu’il fait nuit.
Du coup, j’en ai profité pour laisser ma voiture à Lise, ma plus jeune fille, durant mon absence. Je ne l’avais jamais vue aussi heureuse. On aurait dit que je lui offrais la lune, alors que ce n’était que le prêt d’un véhicule cabossé !
Avec Pierre, nous lui avions promis une petite voiture, comme cadeau pour la réussite de son baccalauréat. Mais les circonstances ayant changé, je n’ai pas pu tenir notre promesse.
Ce soir, j’en fais une autre, de promesse : si cette semaine se termine bien, je laisserai ma voiture à Lise autant qu’elle voudra. 
Et si elle ne se termine pas bien, le résultat sera le même : elle pourra l’utiliser indéfiniment !

Il faisait encore nuit, lorsque nous sommes arrivées à la gare d’Avignon TGV. Le thermomètre grimpait en flèche, annonçant une nouvelle journée caniculaire. Il y avait déjà la queue devant les postes de contrôle d’accès au quai. Véro est restée avec moi jusqu’à mon passage devant le contrôleur. De temps en temps, elle me jetait un regard anxieux. Elle me connaît bien : j’ai horreur de me retrouver coincée au milieu d’une foule, j’ai l’impression de manquer d’air. Même si le bruit et la chaleur m’oppressaient au plus haut point, je souriais vaillamment. Ce voyage était le bienvenu sur tous les plans. Une parenthèse qui me permettait de fuir, de m’éloigner physiquement et moralement d’une situation que je ne dominais plus. Et puis, rendre service à Alice, ma fille aînée, me semblait la meilleure chose pour renouer de bonnes relations.  
Lise et elle sont les deux seuls membres de la famille qui me restent. Resserrer les liens entre nous est devenu mon objectif principal.
Véro n’a pas pu m’accompagner sur le quai, ce qui l’a contrariée. Peut-être craignait-elle que je me jette sur les rails au passage du convoi ! Bousculée par les autres passagers pressés de rejoindre les quais, j’ai abrégé nos adieux tandis qu’elle me retenait par le bras :
— Envoie-moi des SMS. Quand tu seras dans le train, quand tu seras à Paris, quand tu arriveras chez Alice. À n’importe quelle heure !
J’ai hoché la tête. Je me donnais l’impression d’être une gamine perdue que sa mère angoissée envoyait en colo pour la première fois. 
À une autre époque, tant de sollicitude m’aurait agacée. Mais aujourd’hui, cela me fait du bien de sentir que je suis importante pour elle. Je suis restée à lui faire des signes depuis le bord du quai jusqu’à ce que le train entre en gare et que je m’installe à ma place.
S’il est indéniable que prendre un train à bas coût pour traverser la France présente des avantages, il y a aussi des inconvénients. Tout d’abord, celui que j’avais réservé s’arrêtait à Marne-la-Vallée, où se trouve le parc Disney. Du coup, il était bondé de familles avec enfants, de groupes de jeunes gens bruyants et excités à l’idée de passer quelques heures dans le parc d’attractions. Ensuite, j’ai dû attendre un autre train pour rejoindre la gare de Haute-Picardie. Ce train ayant pris du retard, suite à un accident sur une voie, j’ai dû patienter de longues heures au milieu des Mickey, des Minnie et autres personnages célèbres qui quittaient le parc. Si j’avais su que l’attente serait si longue, j’aurais pris le RER et je serais allée à Paris, au lieu de me morfondre sur un banc. Je n’aurais peut-être pas eu le temps de flâner le long des grands boulevards, ou celui de m’installer à la terrasse d’un bar, mais j’aurais peut-être pu apercevoir la tour Eiffel, ou l’Arc de Triomphe. 
Au lieu de quoi, je suis restée à observer les quinze minutes de retard se transformer en trente, puis quarante-cinq et jusqu’à près de deux heures. 
Ça y est, je ne distingue plus la balançoire des enfants au fond de la pelouse. J’appuie sur le bord de la baignoire le fusil que je garde en travers de mes genoux. Il faut que je fasse attention : j’ai enlevé la sécurité et les accidents sont si vite arrivés !
J’enjambe le rebord de la baignoire et traverse toute la maison au pas de course. Je ne peux pas abandonner longtemps mon poste de guet.
L’interrupteur qui permet d’allumer le projecteur se trouve dans l’escalier qui conduit à la cave. J’appuie dessus et retourne rapidement à mon poste d’observation.
Comme si la pluie ne suffisait pas, une nappe de brouillard vient d’envahir la pelouse et la lumière n’éclaire qu’à quelques mètres de moi. Je reprends le fusil sur mes genoux. Si le danger survient, ce sera de ce côté-là, et je devrai être rapide.

J’étais au bord de la crise de nerfs lorsque le train est enfin entré en gare de Marne-la-Vallée. J’ai vite envoyé un message à Alice pour la prévenir. Le trajet dure une heure, juste le temps pour elle de quitter sa maison et de faire la route jusqu’à la gare de Haute-Picardie. 
La nuit était tombée lorsque je suis arrivée. 
Je me suis inquiétée quand je n’ai pas vu Alice sur le quai, après le départ des derniers voyageurs. Au hasard, j’ai traversé la gare déserte, l’estomac noué par l’angoisse. Angoissée, mais pas surprise. Depuis deux mois que ma vie s’est effondrée, j’enchaîne les pires situations. Il n’y avait aucune raison que tout se déroule comme prévu. Je m’imaginais déjà errant sur les routes de la campagne picarde, sans savoir ni où je me trouvais ni où j’allais. 
Soudain, Alice a surgi devant moi, rouge, essoufflée : 
— Je me suis perdue sur les petites routes !
Je me suis accrochée à elle comme à une bouée de sauvetage. Je l’ai sentie se raidir : Alice n’a jamais été très câline. Elle s’est dégagée doucement de mon étreinte :
— Tu as fait bon voyage ?
— Très long… trop long !
— Tu as mangé ? Je t’ai gardé une assiette au frais, si tu as faim.
— Ne t’inquiète pas. J’ai grignoté des biscuits. Je suis surtout fatiguée.
— Viens, ma voiture est sur le parking. J’ai préparé ta chambre. Les enfants dorment déjà, tu feras leur connaissance demain matin.
Dehors, tout était plongé dans le noir. La gare est vraiment en rase campagne. 
Durant le trajet, je me suis forcée à animer la conversation. Il y avait une éternité que nous ne nous étions pas retrouvées toutes les deux. Je l’ai questionnée sur sa grossesse, sur sa vie et celle de son compagnon. Je lui ai demandé des renseignements sur les enfants, et ce qu’elle attendait de moi. J’ai meublé les silences. Je ne voulais pas qu’elle me parle de Pierre. Je me sentais encore trop fragile. Elle a dû en avoir conscience, car elle n’a fait aucune réflexion. Elle m’a juste demandé des nouvelles de Lise, sa sœur, et de Véro, la meilleure amie de la famille.
Nous avons roulé sur de petites routes au milieu de la campagne plongée dans la nuit. Je serais incapable de retrouver le chemin. Je n’ai rien vu du paysage. 
Nous avons fini par arriver à sa maison, silhouette fantomatique en bordure d’une immense forêt.
La nuit était bien avancée et tout le monde dormait déjà. Comme Alice semblait fatiguée, je n’ai pas voulu l’obliger à veiller encore plus. J’ai refusé la collation qu’elle me proposait. Alors, elle m’a conduite à la chambre qu’elle avait préparée à mon intention et a disparu dans la sienne. 
Allongée dans le lit, j’ai eu du mal à trouver le sommeil. Trop de bruits inconnus, tic-tac de l’horloge, aboiements des chiens, craquements du plancher. J’ai résisté à l’envie d’avaler un somnifère. C’était trop tard, je ne voulais pas prendre le risque d’avoir le cerveau embrumé le lendemain. Malgré moi, les idées noires tournaient en boucle dans ma tête. J’essayais de les chasser, de faire le vide quand, soudain, j’ai pensé à Gemme, si petit, si frêle, que j’ai laissé tout seul à la maison. Je l’ai imaginé couché en boule sur le coussin de Pierre, à attendre mon retour. 
J’ai entendu dire que les chats n’ont pas la notion du temps. J’espérais que c’était vrai, car il me semblait ressentir son angoisse de se retrouver abandonné dans cette grande maison vide. Je l’imaginais miaulant désespérément en me cherchant dans chaque pièce. Cette pensée m’a bouleversée. Le visage enfoui dans l’oreiller, j’ai pleuré silencieusement jusqu’à finir par sombrer dans un sommeil agité.

Mon cœur se met à battre plus vite : quelque chose bouge à la limite de mon champ de vision. Je serre les mains sur mon fusil et plisse les yeux.
Est-ce que je vais être capable d’appuyer sur la détente ?
Mes yeux se remplissent de larmes, mais je les essuie d’un geste brusque. La pluie et le brouillard sont bien suffisants pour m’empêcher d’y voir clair. Ce n’est pas la peine d’en rajouter.
Encore plus que d’habitude, l’absence de Pierre me pèse cruellement. Cela fait exactement soixante-huit jours aujourd’hui que je suis seule pour faire face aux difficultés qui s’accumulent.




Enok émergeait lentement. 

Vêtu de la poussière que soulevaient les voitures toutes proches, il se redressa, s’assit en tremblant, posa ses bras sur ses genoux et secoua ses locks feutrées, histoire de reprendre ses esprits. Une poudre grise, un instant en suspension, tomba sur son visage. Il toussa, battit des mains avec un temps de retard puis grimaça, les yeux mi-clos. Se lever ! Malgré le poids qu’il sentait peser sur sa nuque, il devait se lever. Il essaya de fixer son attention sur l’endroit. Y parvint après quelques essais infructueux. Cette fois, il avait échoué au milieu d’un petit champ de manioc aux tiges maigre-lettes. Dans sa chute il avait brisé quelques plants qui gisaient là, flétris. Sa tête retomba lourdement sur ses bras et son corps déséquilibré glissa. Il tangua, se retrouva à nouveau au sol, étrange épouvantail déformé, décousu, tout en angles brisés. Crut se décomposer en charogne que l’on retrouverait immonde, putride, nauséabonde. Il eut, à cet instant, un abandon qui l’approcha du néant. C’est alors qu’un souffle irrégulier pénétra ses narines, se logea dans son maigre corps. Il reconnut l’esprit d’un vieux de chez lui, une onde du sang maternel. Il l’entendit marmonner une comptine de son enfance, un air vieillot et fragile qui éveille au plus profond des chairs ce qu’il y reste du reptile, qui provoque l’instinct et cheville l’âme au corps. 
« Puu kaa ma jè puu 
» mâi kaa ma jè mâi … » 
Il vit nettement l’image du vieux dans sa tête, le cha-peau de feutre noir, trop petit, sur les cheveux neigeux, la pipe pendue à son oreille percée, traînant son ventre à terre. Il entendit sa voix rocailleuse : 
« …puu tââ gërëri pwaa 
» puu tëpacîrî gopaé » 
… et perçut, en plus du sien, le cœur utérin qui le secouait en cadence. 

Peu à peu ses membres se décontractèrent, reprirent un semblant de souplesse. Les muscles noués, tétanisés, se détendirent les uns après les autres. Inerte, le corps lâche, la peau mauvaise, Enok abandonna sa vie à l’haleine haletante qui lui giflait la bouche, mâché d’herbes crues, odeurs de mousse sombre, de lichen doré, images de taro humide, de grande igname sèche, jusqu’à ouvrir au vent de la Chaîne sa gorge vide et sa poitrine morte. L’esprit s’y engouffra en tempête. Ses longs cils ne dissimulèrent plus le sang violacé qui affluait en bordure des paupières. La souffrance qui s’écrivit sur son visage, l’éroda, le gangrena. L’entama. Il cria. Un hurlement doublé d’une soudaine sibilance. Et s’effondra. 

Un jour pâle se leva bientôt qui le sortit de son agonie nocturne. Ce n’était encore qu’une clarté diffuse qui ne permettait de voir que le proche. Bien mieux pour se reconstruire une figure humaine, songea-t-il. Il s’anima et réprima un gémissement. Tout en lui était douloureux. Un hoquet le força à vomir une bile verte qu’il cracha entre ses jambes écartées et contempla dégoûté, l’estomac à l’envers. Il grasseya, se racla la gorge, cracha encore un peu plus loin un lourd jet de salive sale. De son pied, il couvrit de terre les déjections pâteuses. Il hésitait à se lever, peu sûr de son équilibre, et d’ailleurs où aller et chez qui ? Pourtant il fallait bien bouger. Pour des tas de raisons, deux au moins, la première intimement liée aux dégâts causés – inutile d’atten-dre le ou la propriétaire des lieux, sa colère et ses impré-cations –, la seconde – il tenta de remuer sa langue qui lui parut énorme –, la seconde parce qu’il avait soif et mal ou mal et soif. Puis lui vint une autre raison, capitale celle-ci, où la honte d’être surpris dans cet état, vautré, diminué, pareil à ces alcoolos qu’il trouvait parfois cuvant leur vin, se mêlait à ce douloureux sentiment de culpabilité qui ne le quittait plus depuis le dernier caillassage de Saint-Louis. Un traquenard stupide auquel il avait participé avec une joie et un élan qu’il n’aurait jamais soupçonnés en lui. Mettre ça sur le compte de la boisson lui avait semblé moins évident à jeun et s’il avait beau se dire qu’il ne deviendrait jamais un voyou de ce genre-là, ivre de rancune, prêt à tous les sacrilèges, la distance entre lui et l’enfer s’amenuisait chaque jour. La preuve ! Alibi ou oubli, l’alcool était devenu son maître. Des cuites, il en prenait de plus en plus souvent, à la bière, au kava, au vin, les mélanges parfois étaient encore moins nobles. Les effets différents, la cause toujours la même, l’ennui, le mal-être, la paresse aussi, extrême, à quoi bon se leurrer ? Une seule excuse, avait-il une seule, une bonne excuse pour expliquer son désœuvrement et sa tristesse ? Non. Et toujours le même scénario diabolique : la cuite, les matins gueule de bois, l’envie d’arrêter tout, de prendre des résolutions définitives, l’après-midi à glander, à rechercher des copains de galère au marché, vers la poste, les retrouver vers le musée ou assis, déjà chauds, sur un trottoir du Quartier-Latin, les regarder tendre la main pour acheter à boire, supporter la honte, la leur, superbe d’indifférence feinte, et la sienne, brûlante. Et faire pareil. Puis attendre un coup de fête chez celui qu’on ne connaît pas, qui vient de toucher sa paye, pour ne pas rester seul, pour entrer avec d’autres dans le vertige de la nuit. Combien de temps allait-il continuer cette course insensée vers rien et subir ces lendemains sans gloire ? Et s’il rentrait à la tribu ? D’autres, paumés comme lui, étaient rentrés. Non, il ne fallait même pas y songer. Il n’était pas fait pour le travail des champs, les conflits de village, les regards étroits. Il était parti à l’aventure en guerrier, casse-tête et sagaie dans la tête, feuilles de bourao-médecine sur le cœur, et l’envie de conquérir le monde, des espoirs pleins les mains, des rêves accrochés à l’essence, à l’écorce, à la chair vive des bois pétrole, des santals, des tamanous, des houps… Bah ! À ses côtés, il découvrit, fiché en terre, un sabre ébréché au manche usé, rafistolé par du fil de fer. Un truc de vieille femme. Il voulut le saisir. Y renonça. À quoi bon profaner cet outil qu’un autre avait laissé là pour le travail des champs ? Respecter ça, au moins. De sa poche, il sortit un joint à moitié fumé, mais il n’avait plus d’allumettes. Il le tourna et le retourna entre ses doigts souillés. Le porta à son nez, le renifla, juste pour flotter sur son odeur sèche. C’est à ce moment-là qu’il contempla ses mains avec surprise : elles étaient couvertes d’égratignures, du sang avait séché sous les ongles. En les bougeant, il s’aperçut qu’elles étaient meurtries, abîmées, que son poignet droit était gonflé. Il se surprit à ricaner. Sans doute s’était-il battu !

De la nuit passée, il ne lui restait que peu de souvenirs et l’impression d’un grand désordre. 

Il se redressa avec difficulté, essaya d’apercevoir sur la voie rapide les files de voitures qui couraient déjà vers la ville puis leur tourna le dos tant le bruit qui montait jusqu’à lui l’agressait. Il tenta de gravir les quelques mètres qui lui permettraient de se situer et de se protéger du roulement continu qui résonnait désormais dans sa tête. Sa vision se brouilla sous l’effort, une souffrance aiguë l’atteignit, le traversa, découpa son crâne en deux. Il trébucha, se retrouva à genoux, les bras tendus. Eut encore un hoquet, une sorte de spasme creux. Il se traîna hors du champ. Poussé du dedans par le souffle invisible qui l’invitait à la lutte et le happait en même temps. En rampant, il progressa jusqu’au sommet du mamelon. Le secours devait être là, de l’autre côté, il le sentait. Il entendit distinctement des aboiements, des cris d’enfants, le chant d’un coq. Tout cela se brouilla, se répéta et se brouilla encore. Un ciel de béton aux nuages graf-fitis bouclait tout horizon. Devant lui, une bâche bleue claquait au vent. Ce bleu-là, c’était le but à atteindre. Il y avait certainement quelqu’un à côté de ce bleu-là. Il glissa, se redressa. En titubant, il s’approcha. S’arrêta à quelques mètres d’une cabane. Dans un cri rauque il s’affala dans la poussière au pied d’un gaïac noueux. « Sacrée cuite ! » murmura-t-il pour se rassurer avant de sombrer une nouvelle fois dans l’inconscience. 





Prologue


Enchantée, moi c’est Caroline.

Je l’avoue, ce n’est pas très original, comme début. Et qui je suis n’a pas grande importance.
Mais par où commencer ? Allez, on reprend du début.

Ami lecteur, ce que tu tiens dans tes mains n’est pas un roman. 
Ce n’est pas un journal non plus. 
Un énième bouquin sur l’école ? Pitié, non. 
Un coup de gueule, peut-être. Et encore. 
Un coming out ? Au sens très large, alors.
Une lettre de démission ? Pas davantage. 
Pourtant, c’est un peu tout ça à la fois.






Par une chaude après-midi de juillet…

Je tends à mon professeur mon relevé de notes attestant de ma réussite à l’Agréga-tion externe de mathématiques. 
Il hausse les épaules et m’adresse un regard froid comme la fac en hiver (ou plutôt l’amphi et les salles de travaux dirigés, car à l’administration règne une chaleur tropicale).
— Vous voyez, je l’ai eue du premier coup.
Alors même qu’il nous a répété toute l’année que c’était impossible. 
— Ce que j’ai vu surtout, c’est votre piètre classement.
306 sur 307. C’est vrai, « peut mieux faire ».
— L’essentiel, c’est de l’avoir.
— Détrompez-vous, mademoiselle. Si vous aviez terminé à une place honorable, vous auriez pu prétendre à un bel avenir. Là, quelles sont vos perspectives ?
— Je ferai toute ma carrière dans le secondaire.
— Exactement. Les portes de l’ensei-gne-ment supérieur sont closes pour vous, désormais.
— Et… ?
— Ne jouez pas au plus bête avec moi, mademoiselle Panzeri. Vous savez bien ce qui vous attend, n’est-ce pas ?
Pas vraiment. Mais cela ne peut être pire que de dormir quatre heures par nuit pour préparer le concours.
— En plus, vous êtes toute jeune. Vous avez quoi, vingt-quatre, vingt-cinq ans ?
— Vingt-deux.
— Quelle idée d’arrêter vos études maintenant !
À court d’arguments, je me décide à prendre congé. 
C’est que j’ai un programme chargé : l’état des lieux à la cité universitaire (ô joie, mon dernier appartement d’étudiante) et la vente aux enchères de tous mes livres d’agrégation (à l’exception des deux Gourdon, mes livres de chevet depuis tant d’années, dont je ne peux me résoudre à me séparer).
Mon professeur soupire et retourne à son ordinateur.
— Quel gâchis. Si vous aviez redoublé, vous auriez sans doute été un très bon élément. Croyez-moi, vous n’allez rien faire de votre vie.

Légèrement dégrisée (rien n’entamera mon euphorie aujourd’hui), je descends pour la dernière fois les marches métal-liques, jette un dernier regard au photoco-pieur et au Cyber Foyer, fais un crochet par la pelouse où se tiennent les parties de belote contrée pendant la pause déjeuner, et quitte la fac pour toujours. 
Champagne. 

Sauf problème majeur, dans un an, à la fin de mon stage, je serai titularisée et deviendrai officiellement cadre catégorie A de l’Éducation nationale.




Trois ans plus tard…

Octobre

Enzo, grand et sec, survêtement de marque et chaîne en or qui brille, apparaît dans mon champ de vision périphérique. Il reste dans l’embrasure de la porte, un sourire goguenard aux lèvres. 
— Alors, Enzo, qu’est-ce que tu vas m’inventer, cette fois ? Tu ne trouvais pas la salle ? Il y a eu une prise d’otages dans le bus ? Le train a crevé ? Tu t’es fait refouler par le videur à l’entrée ?
— Je devais sauver le monde. 
— C’est trop tard, tout le monde le sait. Allez, direction la Vie scolaire.
Enzo lève le poing de la victoire.
— Ouais !
Il fait volte-face et disparaît dans le couloir, me laissant le soin de fermer la porte. 
— M’dâââme ! J’ai plus d’ plâââce ! J’ai fini mon câââhier !
L’ululement strident de Kevin, petit, mais costaud (surnommé « QI d’huître » en salle des professeurs) me fait perdre quelques dixièmes d’audition. 
Au moins, il a levé le doigt.
— Déjà ? Mais comment ça se fait ?
Facile : la moitié des pages ont été arrachées pour fabriquer les munitions de la sarbacane qu’il cache dans sa trousse (qui ne contient à part ça que sa carte de cantine pour souligner et un crayon mâchonné répugnant pour « planter » ses voisins).
— Tu iras en acheter un autre. Pas la peine de nous déranger pour rien.
— Trop cheeeeer !
— Alors écris sur la table et emporte-la chez toi.
— OK m’dâââme ! 
Nom de Zeus. Kevin commence à copier sur la table. 
— Kevin, tu m’effaces ça tout de suite. C’était de l’ironie
— Mais c’est vous qui m’avez dit, m’dâââme ! J’ fais que c’ que vous m’avez dit.
Mon collègue de français, un vieux de la vieille qui n’est jamais avare de ses conseils avisés, m’avait pourtant prévenue : « Technique fondamentale de survie en milieu hostile : rester au degré zéro. N’oublie jamais à quoi (enfin je veux dire à qui) tu as affaire. »
Kevin emprunte un compas et le plante dans le bois du bureau pour y tracer un cercle.
— Donne-moi ton carnet de corres-pondance.
— Hiiiiii ! Comment ça ? Ah non, j’ prendrai pas un mot pour rien. Y a pas moyen.
— C’est carnet ou c’est dehors.
— M’étonnerait. J’ sortirai pas et j’ donnerai pas mon carnet.
— Alors un des délégués va faire monter le CPE qui te fera sortir par la peau des fesses.
Ali est volontaire pour s’acquitter de cette mission héroïque. Mieux, il se met au garde-à-vous avant de quitter la salle. 
— Pas moyen, j’ prendrai pas un mot pour rien… répète Kevin en boucle, muré dans une sorte d’autisme. 
Dans l’espoir d’avancer un tant soit peu l’exercice, je choisis d’ignorer l’énergumène (ainsi qu’Arthur, qui dessine paisiblement des organes génitaux masculins sous les semelles de ses chaussures). 

Nouvelle interruption une minute plus tard par Enzo qui revient avec son mot de retard. Motif : « pane de réveille la prof avé dit kon été en sale info. »
L’autre jour, Arthur avait écrit « règles douloureuses » pour justifier son absence, avant de (mal) imiter la signature de sa mère. Que dire de : « Raisons personels », « Rendé-vous ché l’ortodonthiste », « Crise de flemmingite aiguë », « Tremblemen de terre », « Profésseur en grève » ou « Je croyé kon été dimanche » ?
— Va t’asseoir. La casquette, s’il te plaît. 
Enzo la retire de mauvaise grâce et fait un crochet par les bureaux d’Arthur et Kevin qu’il salue d’une poignée de main. Je feins de ne rien avoir remarqué, penchée sur le cahier de Meryem, parfait comme toujours. Il va faire une bise à Ninon. C’en est trop.
— Enzo, dépêche-toi.
— Oh, c’est bon, ça va, j’ dis juste bonjour. Moi, j’ suis poli, moi.
Il s’affale sur une table à côté du radia-teur et remonte sa capuche sur sa tête.
— Tu m’enlèves ça.
Il se découvre d’un geste rageur et croise les bras. Son semblant de sac reste fermé sur son bureau.
On verra plus tard.




Un vœu
10 mai : 2e acte

— Souffle tes bougies… 
D’accord… Et après ? Eh bien… Rien ! Un vent ! Un mégarâteau ! 
Un mégacoup de pied dans mon ego, songea Matt, poussant un cri de frustration dans sa tête. 
Sarah venait de sortir de la pièce après avoir posé le gâteau devant lui, sans attendre qu’il s’exécute. 
Gardant les yeux rivés sur l’entrée de la salle, Matt ordonna à son esprit de rembobiner les minutes qui venaient de s’écouler. 
Matt avait partagé un souhait obsédant, très perturbant, qui lui rongeait la raison depuis un moment : une demande en mariage, une chose irréaliste en soi, il l’admettait. Il se demandait quelle mouche avait bien pu le piquer. 
Au début, ce n’était qu’une fête d’anniversaire. Bien que cela ait été une surprise déplaisante, il lui aurait suffi de souffler ces foutues bougies et l’histoire aurait été terminée. Non, il avait fallu qu’il ouvre la bouche pour se ridiculiser en beauté… et en public ! Mais le problème n’était pas là. Si l’ego de Matt était aussi affecté, blessé, c’était à cause de la réaction de Sarah. Telle une huître, elle s’était fermée et était sortie de la pièce, sans mot dire. Et il ne savait pas comment gérer cette situation et ce genre de blessure. Devait-il considérer cela comme un refus ? Comment devait-il traduire sa fuite, son silence, cette absence d’émotion ? Devait-il mettre cela sur le compte de la surprise, ou sur la peur de l’engagement ? 
Un râle vibra dans sa gorge. Matt se passa une main sur le visage, épuisé, avant de se masser les tempes. Ce déluge de questions sans réponses lui provoquait une migraine infernale. 
À quoi tu t’attendais, bon sang ? Que Sarah lui sauterait au cou, folle de joie ? Qu’elle hurlerait haut et fort « oui » ? Au fond de lui, c’était ce qu’il espérait. Mais cette fille n’était pas comme les autres. Elle était le type de personne qui tenait particulièrement à son indépendance. Elle était peut-être contre l’idée du mariage. C’était précipité. Ils étaient jeunes… Il n’avait pas vraiment réfléchi à tout ça ni à un éventuel refus… Pourquoi refuserait-elle ? Elle m’appartient, hurla son ego, vraiment furieux à présent. Matt expira bruyamment, tentant d’épurer son esprit de ces idées confuses et néfastes qui assombrissaient son humeur. Il ne devait surtout pas tirer de conclusions hâtives. Mais une chose était claire désormais : il détestait vraiment les fêtes d’anniversaire. 
Une chose étrange attira son attention : un silence surnaturel et le regard pesant des gens autour de la table, qui le forcèrent à détourner les yeux de l’entrée. Il n’aurait pas dû. Matt ne rencontra que des expressions choquées, tétanisées. Il fronça les sourcils en découvrant le teint altéré de Sami, installé en face de lui. Le gars était livide, transparent. Si Matt avait su plus tôt qu’une demande pareille pouvait lui clouer le bec, il l’aurait déjà utilisée pour soulager ses oreilles et ses nerfs. Malheureusement, il savait que ce moment de paix serait de courte durée. 
— Quoi ? Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? s’offusqua-t-il, d’une voix tranchante, dans l’espoir d’apaiser son malaise. 
Tous, sans exception, eurent un léger sursaut, firent mine de reprendre le cours des choses en toussotant. En secouant la tête d’une manière exaspérée, le regard de Matt trébucha sur celui de Liam. Eh bien, en voilà un qui n’était pas en état de choc. Ce foutu loup arborait un air menaçant, le transperçant d’un regard sombre et féroce qui laissait entrevoir l’animal agité caché dans cette enveloppe humaine. Lui, il espérait un refus irrévocable de la part de Sarah. Tu peux toujours rêver ! 
Matt soutint ce regard sauvage qui en disait long, tandis qu’un autre reprenait des couleurs.
— Hey, dis-moi ? l’interpella Sami, feignant un air sceptique. Elle est partie… Je crois que c’est un « non ». 
Sans blague ! Matt le fusilla d’un regard noir et siffla entre ses dents : 
— Ferme-la ! 
— Et si nous commencions. Ça m’a l’air appétissant tout ça, proposa Marc, changeant de sujet. 
Tandis que les autres évitaient de le regarder, Matt se leva. 
— Goinfrez-vous bien, grommela-t-il dans sa barbe. Je vais voir dans quel merdier je me suis encore fourré. 
Sami rit franchement, sans prendre la peine de dissimuler son amusement. Matt ramena sèchement la chaise et lui lança un regard menaçant en guise d’avertissement. 
— Et toi, pas touche à mon gâteau !
— Avec le mégarâteau que tu viens de te prendre, je te le laisse volontiers. Il te faut bien une consolation. 
Un autre regard noir. Cette fois-ci, Matt ne put s’empêcher de riposter. Il fit appel à son pouvoir de télékinésie et la chaise de Sami se renversa soudainement, envoyant ce dernier s’écraser au sol. 
— Très mature, s’exclama-t-il, éclatant de rire. Cours la supplier : « Oh, Sarah, épouse-moi. Je ne suis rien sans toi. Dis oui ! Dis oui ! Dis oui ! Pitié ! » 
Sa moquerie, en imitant très mal la voix de l’abruti qui venait de se prendre un râteau monstrueux, déclencha d’autres rires dans le dos de Matt. Ce dernier leva un doigt d’honneur en guise de réponse, grinçant des dents. Sa contrariété se mua lentement en colère. 
Bordel ! Juste devant lui. Sami allait le charrier un moment avec ça ! 
Matt n’avait pas besoin de faire appel à son pouvoir psychique pour savoir quelle direction prendre. Depuis quelques jours, son instinct le menait à Sarah automatiquement. Il n’avait pas d’explication à ce phénomène, mais il se laissait guider par cette nouvelle faculté. 
Arrivé dans le hall, il ralentit le pas et orienta son attention à l’extérieur. Elle était dans le jardin. 
Très bonne idée ! 
Il avait également besoin de s’oxygéner la tête. Il y régnait un sacré désordre. D’un autre côté, il n’aimait pas la savoir dehors, seule, à cette heure-là. Elle s’était déjà fait enlever à l’intérieur du domaine, malgré les runes magiques qui étaient censées protéger le Manoir. Il faisait tout pour ne pas revivre une telle expérience, pressant le pas instinctivement. 
Comme il s’en doutait, il la trouva assise en tailleur sur le banc de pierre. S’arrêtant à moins d’un mètre, il fourra ses mains dans les poches de son jean. Il lui jeta un regard furtif et remarqua cette même expression fermée sur son visage. Quant à Sarah, elle continuait à contempler le jardin, regardant droit devant elle. Un ciel étoilé donnait une luminosité extraordinaire et magique au lieu. L’espace d’une seconde, une lueur d’espoir naquit en lui. Il se demandait si cela était une coïncidence, si elle ne s’était pas déplacée jusqu’ici avec une raison précise, sur ce banc, là où leur histoire avait réellement débuté. Mais il rejeta cette idée sur-le-champ, il s’était assez fait d’illusions. Les minutes s’écoulèrent, ils restèrent sans mot dire, les yeux perdus dans le jardin. Il aurait préféré qu’elle brise le silence. Apparemment, elle n’était pas disposée à le faire. Très encourageant… 
La nervosité lui tendit les muscles. Nerveux ? Lui ? Bon sang, il n’avait jamais été nerveux face à aucune situation ni face à aucun démon, surtout pas devant une fille ! Mais celle-là avait foutu une sacrée pagaille en lui, dans sa tête, dans son âme et dans son cœur… Il devenait quelqu’un d’autre en sa présence, il le savait. Sarah avait le don de mettre ses nerfs et sa patience à rude épreuve mieux que quiconque. Il ne pouvait rien y faire, il l’avait dans la peau. C’était ça, l’amour, non ? Une grosse pagaille émotionnelle et une tonne d’emmerdes ! 
En foutant un coup de pied mental à sa nervosité, il se lança pour mettre un terme à ce malaise. 
— Sarah, le moment a été très mal choisi, je te l’accorde… 
— Pourquoi veux-tu m’épouser ? le coupa-t-elle dans son élan, avec une voix plate. 
Matt serra furieusement les dents. Il ne supportait pas quand elle adoptait ce timbre vide, sans chaleur, aussi pauvre de relief que son expression. 
— Pour quelle raison un homme fait-il une telle demande ? répliqua-t-il froidement. Tu n’as pas une petite idée sur la question ? 
Sarah tourna lentement la tête vers lui pour plonger dans son regard.
— Matt, arrête de parler par énigme. Je ne plaisante pas. 
Il haussa un sourcil, irrité. 
— Tu trouves que j’ai l’air de plaisanter ? 
Sarah le fixa un instant, cherchant visiblement ses mots, Matt lisait l’incrédulité sur ses traits. Enfin une émotion… 
— Tu es vraiment sérieux ? 
— Oui, bien sûr, affirma-t-il avec assurance. 
Les yeux de Sarah s’agrandirent légèrement. 
— Sincèrement ? 
Matt laissa échapper un grognement sourd, reflétant parfaitement son irritation. 
— Bordel, mais qu’est-ce que vous avez tous à me poser cette question ? Bien sûr que je suis sérieux ! Tu crois que je me serais ridiculisé en public pour rien ? 
Elle cilla de surprise. 
— Ridiculisé ? 
— Carrément ! Je te fais ma déclaration, une demande en mariage… Bon sang, dire ça à haute voix rend la chose encore plus flippante. Mais oui, je t’ai fait ma grande demande… Et toi, comment tu réagis ? Tu sors de la pièce sans dire un mot, me laissant planté là comme un crétin. 
— C’est pour ça que tu es énervé ? Parce que je suis sortie du salon sans donner de réponse ? 
— Je ne suis pas énervé. 
— Si, tu l’es. 
Dans un silence pesant, ils se dévisagèrent, Matt crispant la mâchoire, Sarah étudiant minutieusement son expression. Bien évidemment, il était énervé. Ne pas être pris au sérieux par les autres était une chose, c’en était une autre venant d’elle. Il avait l’impression qu’elle essayait de le persuader que sa déclaration était une erreur. Le moment était peut-être mal choisi, cette demande était peut-être inattendue, mais il y avait mûrement réfléchi. Compte tenu de la tournure de la soirée, Matt perçut l’interrogatoire de Sarah comme une échappatoire. Elle était indécise et il n’avait pas envie d’entendre sa réponse, finalement. 
Il détourna les yeux et se fit violence pour s’obliger au calme. Il dressa des murs d’acier autour de son cœur blessé. Sa déception était immense, mais il préférait la garder pour lui, cachée derrière un masque soigneusement bâti. Il avait des années d’expérience pour ça. Il se passa une main dans les cheveux, grinçant des dents, puis poussa un profond soupir. La journée avait été longue et mouvementée, il était épuisé. 
— Bon, rentrons, ils doivent nous attendre, ordonna-t-il sur un ton dur et bref. 
Il tourna les talons… 
— Cette soudaine envie… C’est parce que nous avions… ? 
Elle se tut, mais Matt entendit la suite mentalement : « … fait l’amour ». Il se figea dans son élan. Un instant, il sembla tétanisé sur place, répétant mentalement la bombe qu’elle venait de lui lancer. Il rêvait ? Oui, certainement ! Elle ne venait pas de dire une telle absurdité ? Il lui jeta un regard étincelant, empli de colère. 
— Répète ce que tu viens de dire ! 
Vu sa réaction, elle tenta de se justifier. 
— Matt, j’essaie de comprendre… On ne se marie pas sur un coup de tête. 
Une vague de colère mêlée à un sentiment d’indignation le submergea si violemment qu’elle anéantit son calme fragile. Il s’emporta sans qu’elle puisse rajouter un mot. 
— Non, mais à quelle époque tu vis ? Tu penses vraiment que c’est pour une quelconque histoire d’honneur ? Que je me sente obligé de maintenir ta vertu intacte ? Non, bordel ! Nous avions fait l’amour, et après ? Je ne suis pas obligé de t’épouser à cause de ça ! 
Il pencha son visage et la regarda fixement, sentant son cœur battre dans ses tempes, réellement énervé à présent. 
— Je n’ai pas pris cette décision sur un coup de tête, que ce soit bien clair pour toi. Je veux te faire mienne dans tous les sens du terme. Même sur un vulgaire morceau de papier… Cela étant dit, si un tel engagement te déplaît, un « non » aurait suffi. 
— Tu n’y es pas du tout… Ça ne te ressemble tellement pas… 
Il se recula en écartant les bras, avec un rire amer. 
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Depuis que je suis avec toi, je fais des trucs complètement irrationnels… Tu me rends complètement cinglé, nom d’un chien ! Mais je ne peux rien y faire, je t’aime comme un dingue ! 
Elle ouvrit la bouche, sûrement pour s’expliquer, en vain. Il la réduisit au silence d’un regard fulminant, le même regard assassin qu’il adressait à ses ennemis sans s’en rendre compte. Alors qu’elle accueillait cette manifestation de rage par un soubresaut, il leva les mains en signe de défaite. 
— Tu sais quoi ? Laisse tomber, je n’en ai rien à foutre. (Il inspira un bon coup, tentant de se raisonner.) Putain ! Cette soirée est une véritable merde. Tu m’en reparleras de cet anniversaire foireux… 
Cette fois-ci, il ne prit pas la peine de l’inviter à entrer et se dirigea vers le Manoir à grandes enjambées. Il se passa une main sur la tête et s’empoigna énergiquement les cheveux. Il aurait voulu les arracher un par un pour avoir cru un instant qu’elle accepterait. Il avait envie de frapper quelque chose, tabasser des démons, même si une centaine ne suffirait pas à apaiser ses nerfs. Fait chier !
Elle disait l’aimer, être sienne, lui appartenir corps et âme. Pourtant, cette proposition de passer sa vie entière à ses côtés venait de la transformer en iceberg. À vrai dire, il ne s’était pas préparé à tel revirement d’humeur. Encore moins à sa propre réaction. Le percevant comme un rejet, cela lui fit l’effet d’un uppercut dans le ventre, l’empêchant de respirer correctement, aussi douloureux qu’un couteau planté en plein cœur. Son instinct possessif hurla de protestation et de rage, irrité et horriblement frustré. C’est vrai, ce n’était qu’une signature sur un morceau de papier, un nom à porter, son nom. Mais Matt venait de réaliser que faire de Sarah son épouse était une chose qu’il désirait avec acharnement. 
Non, mais franchement ? Comme s’il était le genre de garçon à s’engager pour la vie parce qu’il avait passé le cap du sexe. Dans ce cas, il se serait passé la corde au cou une bonne dizaine de fois. 
Soudain, à quelques mètres de l’entrée, Matt ralentit jusqu’à s’immobiliser totalement. Un changement dans l’atmosphère, un son étouffé avait réussi à se frayer un chemin dans la tempête de colère qui s’élevait en lui. Étrange… 
Il regarda par-dessus son épaule et tendit l’oreille. Un autre bruit lui parvint, moins étouffé, un gémissement que son cerveau décrypta comme un sanglot retenu. Son cœur loupa un battement. Sarah pleurait ? 
Il revint sur ses pas, lentement, l’observant attentivement, et remarqua rapidement que son corps était secoué de spasmes. Sarah était inclinée en avant, les bras noués sur son ventre. 
« Tu pleures ? » 
Dans un autre sursaut, elle redressa ses épaules tout en secouant la tête négativement. Il parcourut les derniers mètres dans un état confus, incertain, même si Sarah laissait désormais échapper des bruits qui s’amplifiaient. Pleurer après une simple prise de bec ne lui ressemblait pas. Fière et rageusement têtue, elle était du genre à lui tenir tête sans faire preuve d’aucune faiblesse. Toutefois, il sentit une fêlure en elle, un étrange sentiment vibrait sur leur lien invisible. Et il était beaucoup trop en proie à ses propres tourments pour connaître la nature de cette fêlure. 
À cet instant, il arriva à son niveau et pencha la tête en avant pour scruter son profil. Brusquement, elle tourna la tête dans le sens opposé, se réfugiant derrière le rideau formé par ses cheveux. Mais il eut le temps d’apercevoir ses joues barrées de larmes, qu’elle croyait essuyer discrètement d’un revers de main. Matt demeura bouche ouverte quelques secondes, déstabilisé, en se grattant l’arrière de la tête. Il n’avait jamais été très à l’aise face à une fille qui pleurait. Quand il s’agissait de Sarah, ça lui donnait carrément des envies de meurtre. Sauf que là, c’était lui le responsable. Accablé de remords, toute colère le déserta instantanément et il réprima difficilement une furieuse envie de se foutre des gifles. 
« Sarah…  
— Non. Je ne pleure pas… » 
Mon œil ! Un reniflement lui échappa. Matt hésita moins d’une seconde avant de s’agenouiller devant elle. Il posa délicatement ses mains sur ses genoux. Il chercha son regard alors qu’elle le fuyait habilement. 
« Ça va, ne t’inquiète pas. C’est juste une poussière. »
Matt ouvrit la bouche, la referma pour ravaler un juron. Il voyait très bien que ça n’allait pas du tout. Il tendit le bras, lui emprisonna le menton entre le pouce et l’index et la força à le regarder. Elle ne lutta pas, mais refusa encore de croiser ses yeux. 
— Sarah… ?
Matt vit une dizaine d’émotions contradictoires, qu’elle tentait désespérément de passer sous silence, traverser ce magnifique visage aux joues humides. Tu es vraiment dérangé, mon gars. Tu la fais pleurer et tu la trouves magnifique, cracha sa conscience sur un ton de réprimande. 
Il lui dégagea les cheveux du visage, les ramenant derrière les oreilles. 
— J’ai le regret de t’annoncer que tu as un sérieux problème de sudation, dit-il sur un ton qui appelait la plaisanterie. Parce que tu as de grosses gouttes de sueur qui coulent sur ton visage. 
Sarah laissa échapper un rire avec un reniflement adorable. Elle le regarda alors, et un faible sourire se dessina sur ses lèvres. 
— Crétin ! 
Il lui répondit avec un sourire espiègle. 
— Voilà, je préfère ce sourire de peste. 
Alors que le visage de Sarah s’égayait davantage, il s’assit sur le banc, les jambes écartées, en posant ses coudes sur les genoux. Il la taquina en la donnant un coup d’épaule. 
— Je me suis laissé emporter, encore une fois, mais tu es habituée à mon caractère de chien. Que se passe-t-il, Sarah ? 
Il employa le ton le plus doux possible. Le regard de Sarah glissa sur le sien, ses yeux s’emplissant de larmes de nouveau. 
— Tu m’as prise au dépourvu, commença-t-elle d’une voix fébrile, les lèvres tremblantes. Je ne voulais pas te ridiculiser… 
Elle s’étrangla avec un sanglot, se mordant la lèvre inférieure presque au sang, et ferma les yeux. Ses larmes débordèrent et coulèrent sur ses joues, elle baissa la tête. 
— Et merde ! cracha Matt, la gorge nouée par la culpabilité. 
Il pivota vers elle et ses mains couvrirent sa taille pour la soulever sans le moindre effort. Sarah enroula un bras autour de ses épaules alors qu’il l’installait à travers de ses genoux. Elle enfouit son visage au creux de son cou. Il sentit ses doigts s’agripper avec désespoir à ses muscles dorsaux, elle était tremblante comme une feuille contre son corps. À cet instant, elle était si fragile, si vulnérable, qu’il regrettait amèrement ses propos et l’air fermé qu’elle arborait précédemment. Cette palette d’émotions, cette étrange peine qui débordaient d’elle lui fendirent le cœur et lui remuèrent les entrailles. Il lui ramena les cheveux dans le dos, déposant un baiser sur sa tempe dans l’espoir de rencontrer son regard. 
— Hey, je le sais… Arrête de pleurer. Je n’aime pas ça. 
Entre ses tremblements et ses sanglots muets, elle eut un léger mouvement de tête, comme si elle confirmait cela. Mais le ton câlin et désemparé de Matt n’apaisa pas pour autant le flot de larmes qu’il sentait inonder son tee-shirt. À court de mots, navré et en colère contre lui-même pour l’avoir mise dans un tel état, il se contenta de la consoler en l’emprisonnant dans la chaleur de ses bras, en lui caressant le dos avec affection et tendresse. 
Après de longues et insoutenables minutes, elle quitta le refuge au creux de son cou et leva doucement la tête. 
— Désolée… Je suis un peu émotive en ce moment, souffla-t-elle en hoquetant. Liam a raison, ce Manoir me fait un drôle d’effet. 
Qu’est-ce qu’il vient foutre là-dedans, celui-là ? Matt ignora cette pensée sifflée par un élan de rage. Il prit le visage de Sarah entre ses mains et recueillit les dernières larmes par des baisers subtils. 
— Tu n’as pas à t’excuser… 
— Si, le coupa-t-elle, posant son front contre le sien. Je te dois une explication. 
Il la força à se redresser, s’emparant de ses mains pour lui embrasser chaque doigt. 
— Tu n’es pas obligée, mentit-il, évitant soigneusement son regard. 
Sarah verrait immédiatement le supplice dans ses yeux. Il était absolument convaincu qu’elle refusait cet engagement, mais il désirait vraiment comprendre les raisons de cette panique engendrée par sa demande. 
Sarah inspira profondément, secouant légèrement la tête, comme pour se donner du courage. 
— Je me sens différente depuis que nous avons… 
Elle suspendit sa phrase, encore une fois, les joues subitement colorées. Une réaction incroyable, vu qu’elle avait ce hâle, beau et naturel comme un bronzage de fin d’été. Ils avaient dépassé le cap du sexe, mais Sarah n’arrivait toujours pas à se dépêtrer de sa pudeur et de sa timidité sur le sujet. 
— … fait l’amour, termina Matt avec une pointe d’ironie. Tu sais que tu ne vas pas aller en enfer en disant ces quelques mots ? 
— Je sais… C’est juste embarrassant. 
Il lui décrocha un sourire en coin, déposant un baiser sur le bout de son nez pour détendre son air boudeur. 
— Donc, tu te sens différente, l’encouragea-t-il à se confier. 
Elle haussa les épaules, fuyant son regard impatient. 
— Pas physiquement. Ça se passe dans ma tête. Je vois les choses différemment. Ma manière de penser, de réagir. Je ne m’attendais pas à un tel changement en moi. Je ne peux pas mettre de mots sur ce que je ressens, mais ça devient de plus en plus intense. Tout devient de plus en plus intense entre nous. C’est assez déstabilisant et… effrayant. Je me sens un peu perdue et dépassée parfois. 
Matt comprenait tout à fait cela. « Intense » était un choix de mot adéquat pour décrire leur relation. Ils avaient enduré tellement d’épreuves qu’il avait l’impression d’avoir vécu une vie entière avec elle. Et les sentiments qu’il éprouvait à son égard le faisaient réellement flipper. Si on lui avait dit un jour qu’il tomberait amoureux aussi facilement, il se serait plié de rire. Mais regrettait-elle cette étape qu’ils avaient franchie ? 
— Ce n’était peut-être pas le bon moment, observa-t-il, songeur, le doute s’immisçant en lui. J’ai été idiot sur ce coup, j’étais tellement heureux de te retrouver que… Je réalise à présent que tu n’étais pas encore prête. 
Tout à coup, elle fronça les sourcils avec sévérité. 
— Autant que je m’en souvienne, je t’ai sauté dessus. Tu n’as pas à te sentir coupable de quoi que ce soit. 
— Sarah, tu venais de perdre ton père. 
Évoquer Sillas lui provoqua une grimace, elle cessa littéralement de respirer, comme si elle venait de recevoir un uppercut dans le ventre. Matt sentit son corps se figer, les muscles tendus, le regard noyé quelques instants par une vague de souffrance pure. Elle enterra aussitôt après sa douleur et son chagrin en reprenant sa respiration. 
Merde ! Il venait encore de mettre le pied dans le plat. 
— J’en avais vraiment envie ! s’exclama-t-elle. Là n’est pas le problème. Tu me fais beaucoup de bien, Matt. Tu es ce petit rayon de soleil dans cet avenir chaotique qui m’est tombé dessus. Mais j’essaie de digérer tout ça, émotionnellement. 
Elle serra les dents, inspirant profondément, submergée émotionnellement. Matt se mit à sourire comme un véritable débile, touché par ses propos. Il n’y avait vraiment qu’elle pour le comparer à une lumière, alors qu’il était considéré par les autres comme un être brutal, insensible et sans scrupules. C’était la stricte vérité : il était mauvais jusqu’à la moelle, compte tenu du pourcentage de sang démoniaque qui coulait dans ses veines. 
— Et je réussis à te faire perdre patience mieux que quiconque, plaisanta-t-il avec espièglerie. 
— Ça, c’est sûr ! 
En éclatant de rire, il l’étreignit amoureusement, semant une ligne de baisers sur sa joue. 
— Ce que tu me demandes ce soir est la prochaine étape, je suppose… 
Le murmure de Sarah redevint fragile et vulnérable. Matt s’écarta en prenant son menton entre le pouce et l’index. 
— Oublie ça, Sarah, d’accord ? Je t’aime, tu m’aimes, c’est le plus important. 
Sarah inclina sa tête sur le côté, ses yeux embués de larmes se promenant sur son visage dans un étrange silence. L’intensité de son regard, l’accumulation brutale de ses émotions qui rendait ses iris lumineux et limpides, lui coupèrent le souffle. Matt avait l’impression d’être marqué au fer rouge. Quand elle plongea son regard, brillant et indéchiffrable, dans le sien, il sentit son cœur s’emballer comme à chaque fois. Un courant électrique le traversa et une puissante énergie crépita entre eux. Comment pouvait-elle ignorer l’évidence ? Elle lui appartenait ! Entièrement ! Corps, cœur et âme ! Pour toujours ! Comme cette part douce et amoureuse de Matt lui appartenait à elle. Juste à elle. 
— Matt ? dit-elle, le regardant fixement. 
— Oui. 
— Veux-tu m’épouser ? 
Il cilla de surprise, sous le choc, avant que ces mots n’atteignent son cerveau et ne sèment un vent de folie, un merveilleux vent de folie. Mon dieu, cette fille aura ma peau… 
— Petite teigne ! Tout ça pour voler ma réplique, murmura-t-il, souriant comme un gosse. 
Sarah éclata de rire, et Matt fondit sur ses lèvres pour un baiser fougueux et amoureux. 








Le Monde des Aveugles, tome 1 "Charmes" - Extrait



La vie était un grand mystère et ne cessait de nous surprendre. Ses rires nourrissaient nos cœurs de merveilles et de bonheurs. Ses larmes enseignaient la sagesse et endurcissaient nos âmes. J’avais mis du temps pour sortir de mes années floues et trouver ma place dans ce monde. Je voyais enfin ses richesses, goûtais enfin sa béatitude. La vie me murmurait des promesses et colorait mon horizon de joies et d’espoirs. Elle m’apprit à ouvrir mon cœur, et mes sentiments avaient été ma plus grande surprise. Un cœur muselé qui exprimait difficilement son amour, parce qu’il craignait de le perdre. Mais, emportée par cette pure et douce mélodie, j’avais négligé la vérité sur la vie. J’avais oublié sa fragilité, mais également sa sévérité. Son combat continuel. Ses pénibles chapitres. Ses douloureuses épreuves qui chassaient les instants de bonheur et les transformaient en souvenirs poussiéreux sur l’étagère de l’oubli. 
J’avais oublié la mort, cette sombre facette de la vie. 
Elle m’attendait sur le seuil de ma destinée pour me déposséder de mon amour et me plonger dans une nuit d’effroi. 
J’avais tout…
Je l’avais perdu…
Et mon cœur pleurait son absence…
Prologue
Cauchemars
2 février
Les Ténèbres.
La porte des Ténèbres s’ouvrait sous ses pieds.
Un trou maléfique attirait Sarah. Elle le suppliait de ne pas la lâcher. Matt la retenait par les poignets avec force et désespoir pour empêcher cette noirceur de l’englou-tir dans ses entrailles. Rien n’y faisait. La fumée obscure enveloppait peu à peu son corps, l’arrachant à la vie, l’éloignant de lui. Il hurlait de rage à s’en crever les tympans. Quand bien même, dans un souffle, Sarah fut absorbée.
Son cœur lui avait été arraché. Laissant place au néant. 
Matt s’éveilla en sursaut. Le souffle laborieux, en sueur, sa tête s’agitait dans tous les sens et il se découvrit dans sa chambre, enroulé dans ses draps. Le trou maléfique avait disparu et Sarah dormait paisiblement à ses côtés. Un soupir de soulagement lui échappa et il se laissa tomber sur l’oreiller. Se tournant sur le flanc, il couvrit les épaules de Sarah avec le drap. Il se blottit contre son dos, le visage enfoui dans sa chevelure de jais. Il ne voulait pas la réveiller, mais le besoin de la toucher, de s’assurer de sa présence, était bien plus fort. Il se mit à lui caresser la tête d’une main soucieuse, s’égarant sur son épaule, puis sur son bras. Bien que capturée par un sommeil profond, Sarah émit un gémissement et se retourna face à lui. Tandis qu’elle se nichait contre son torse, Matt l’emprisonna de ses bras protecteurs et lui embrassa tendrement la tête.
« Les cauchemars sont de retour », songea-t-il, tentant de chasser cette panique irraisonnée. 

1. Le Dream’s
11 février

Je levai la tête lorsque l’odeur du café chatouilla mes narines.
— Et voilà pour la miss, annonça Joey ironiquement.
Je retirai mon magazine de la table que j’occupais au Dream’s pour laisser place à ma tasse fumante. Me penchant, je humai sa chaleur en fermant brièvement les yeux.
— Merci.
— Qu’est-ce qu’il fout, Matt ? Il n’a pas pour habitude de te laisser aussi longtemps seule.
— Mais il n’est jamais bien loin. Ils ont dû être retardés par Pat. Tu sais comment elle est dès qu’elle voit Sami.
Croisant son regard moqueur, Joey éclata d’un rire compatissant.
— Pauvre Sami, je le plains ! Mais d’un autre côté, je suis content qu’elle ait jeté son dévolu sur lui. Bon, si tu as besoin d’autre chose, fais-moi signe, dit-il en s’éloignant.
Arrivé au comptoir, il en rigolait encore. Il y avait de quoi. Patricia, alias Pat, était la mécanicienne qui s’occupait de la voiture de Sami. À vrai dire, pratiquement tous ceux que je connaissais allaient chez elle. Mais Sami était son chouchou, elle avait clairement un petit faible pour lui. Sauf qu’elle n’était pas son style de femme. Avec ses allures de videur et son caractère de pitbull, elle lui faisait plus peur qu’autre chose. Mais il ne pouvait s’empêcher de faire ces visites répétées au garage. Dans son domaine, elle était la meilleure. Ces derniers temps, Sami s’était mis en tête de changer tout l’intérieur de sa « Titine », comme il l’appelait. Cela lui faisait horriblement mal au cœur de la voir avec les empreintes des mains d’Ashley. 
En septembre, elle lui avait promis une vengeance bien salée après qu’il l’avait chambrée sur son physique. Durant un mois entier, Sami avait été sur ses gardes, guettant ses moindres faits et gestes. Puis il avait cru que la tempête était passée. Mais c’était mal connaître Ashley. Bien qu’adorable, à sa manière, cette fille ne connaissait pas le sens du mot « pacifiste ». Ashley pouvait se montrer très cruelle. Mieux valait l’avoir comme amie que comme ennemie. Et malheureusement, Sami avait découvert qu’elle était aussi patiente et vicieuse qu’un serpent. 
Un matin hivernal, il retrouva sa voiture, la chose qu’il chérissait le plus au monde, devant la maison, dans un piteux état. Dotée d’une arme redoutable, la manipulation du feu, Ashley avait fait fondre les quatre pneus avant de marquer l’intérieur de ses mains brûlantes, sur chaque siège. Dès lors, Sami ne lui fit plus aucune vanne et il la craignait plus que n’importe quelle créature démoniaque qui nous entourait. 

Quelques mois auparavant, j’avais cru que faire le tour du monde me permettrait de découvrir l’ensemble de ce qui nous entourait. En quête d’enrichissement, je voulais voyager, traverser les continents, rencontrer des personnes, connaître et apprendre d’autres coutumes et d’autres modes de vie. Désireuse et impatiente, je pensais qu’une vie ne me suffirait pas pour une telle aventure. Pourtant, une seule excursion me sortit de l’obscurité et me dévoila le monde tel qu’il était réellement. Autrement dit, ma vie prit un tournant nouveau lorsque je découvris l’univers des Gardiens du Monde des Aveugles.
Alors que les gens normaux, les Aveugles, déambulaient dans l’ignorance, emportés par la course de la vie, les Éveilleurs de magie et les Sorciers suprêmes se livraient une éternelle guerre : la Lumière contre les Ténèbres. Le bien contre le mal. Dotées de puissants pouvoirs, des créatures mythiques et démoniaques, qui nourrissaient les cauchemars et les contes de fées de tout être humain, vivaient dans l’ombre. Je faisais partie de cette face cachée de notre globe, j’étais une Gardienne. Nous étions le fruit de cette lutte incessante, une milice humaine naissant avec des dons surnaturels pour défendre l’humanité et veiller sur elle.
Dans ce monde à deux visages, c’était dans l’ombre que j’avais trouvé mon bonheur. Il portait le nom de Matt. Parfois, j’avais encore du mal à admettre que cet être merveilleux m’était destiné. Nous étions ensemble depuis cinq mois. Certes, notre histoire avait connu un début tendu et électrique, puis nous étions devenus littéralement inséparables. Un lien spécial et très intense nous unissait, quelque chose d’inexpliqué. Désormais, il était une personne dont je ne pouvais plus me passer. Matt était comme l’oxygène que je respirais : un besoin vital. Nos rares séparations avaient lieu lors des quelques attaques de Damnés. Car, depuis la disparition d’Hezekiah le Sorcier, le calme s’était installé. 
J’avais été kidnappée par un de ses sbires, je l’avais affronté et vaincu. Ne connaissant pas mon identité, mes pouvoirs devinrent l’intérêt principal des créatures des Ténèbres. Depuis des semaines, il n’y avait eu aucune manifestation des Spectres suprêmes. J’espérais vainement qu’ils mettent fin à leurs recherches. Cela n’empêchait pas Matt de redoubler de vigilance. Non seulement il était gouverné par un besoin obsessionnel de me protéger, mais en outre il exerçait une autorité rigide et avait un caractère de chien. Et c’était ce qui le rendait unique. Il y avait tellement de facettes contradictoires chez lui ! Quoi qu’il en soit, sa vigilance se relâchait par moment. Le club était le seul endroit où il me laissait quelques instants de solitude bien mérités. Ce n’était pas sans raison. 

Le Dream’s appartenait à Patrick, l’un des nôtres. De ce fait, j’étais entre de bonnes mains pendant son absence, même si cela ne dépassait pas une poignée de minutes. Le club se situait en périphérie de la ville d’Hammonton, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ce vaste endroit, divisé en deux, était un café-salle de jeux le jour et laissait place à la boîte de nuit en soirée. Le lieu habituel où se réunissaient les Gardiens pour se détendre. Il était également fréquenté par les autres créatures, essentiellement les Métamorphes. Une clientèle qui se fondait parfaitement parmi les Aveugles. Les Métamorphes étaient les êtres les plus semblables aux humains, même s’ils étaient mi-homme mi-animal.
Voilà plus d’une demi-heure que j’étais installée à notre place habituelle, dans le Carré rouge. Un coin réservé aux clients privilégiés, comme disait Patrick. En réalité, c’était un emplacement isolé, à l’écart des oreilles indiscrètes, où les Gardiens pouvaient discuter sereinement. À chaque fois que Matt me déposait, j’avais la formelle interdiction de quitter ma place, sous aucun prétexte. L’unique accès à ce cocon de banquettes bordeaux se trouvait sur le côté gauche du bar, entre une table et la tour de garde – la caisse –, qui était contrôlée par Joey, le fils de Patrick. Bien qu’isolés, nous avions une très bonne vue sur la partie centrale du club, ainsi que sur l’entrée. À cette heure de la journée, il n’y avait que des jeunes de notre âge, faisant quelques parties de billard pour décompresser après une journée de cours ou de travail. Bien évidemment, il y avait toujours un groupe de filles venues pour les reluquer. 
Tout à coup, un cri exalté me tira de mes pensées. Je levai la tête de mon magazine lorsque j’entendis deux poupées Barbie glousser comme des dindes près du bar. À leur arrivée, ces deux filles n’étaient pas passées inaperçues. Malgré la température du mois de février, elles étaient toutes deux vêtues de courtes jupes et de pull col en V, soulignant leurs formes avantageuses. Cela étant, elles avaient le mérite d’avoir des jambes sublimes. Mais c’était leur façon d’attirer la gent masculine qui me dérangeait. Cela faisait un petit moment que je n’arrivais pas à finir de lire mon article. Dans une discussion bien animée avec leurs copines, elles s’esclaffaient sans retenue toutes les cinq secondes. Levant les yeux, je compris la cause de leur dernière manifestation d’agitation. Sami, suivi de Matt, entra dans le club. Naturellement, toutes les têtes convergèrent dans leur direction. Je vis quelques visages se décomposer et une expression admirative s’épingler sur d’autres. C’était l’effet habituel lorsqu’ils arrivaient dans un lieu. Tout vêtus de noir, ils étaient aussi beaux l’un que l’autre. Ils avaient un charme si magnétique que toutes les filles se retournèrent sur leur passage, les dévorant des yeux. Leur carrure imposante produisit le même effet sur les hommes, qui s’écartèrent instinctivement. Séduisants et élégants, il émanait d’eux une troublante puissance de sorte que tout homme sensé baissait les yeux, de peur d’être détruit pour les avoir dévisagés !
Au comptoir, Matt sentit mon regard et sa tête se tourna instinctivement dans ma direction. Il me fit son sourire angélique auquel je répondis chaleureusement. Un détail qui ne passa pas inaperçu aux yeux des voisines attablées à l’entrée du Carré rouge. Manifestement, elles croyaient que ce sourire leur était destiné et elles se mirent à gigoter sur leur fauteuil, s’entortillant une mèche de cheveux autour d’un doigt. 
Après les salutations, Matt et Sami s’apprêtèrent à me rejoindre à notre table. Mais avant cela, je distinguai la brune de dos se pencher vers son amie. Puis elle fit intentionnellement tomber son sac au sol, renversant tout son contenu. Médusée, j’observai son cinéma, sa tentative de barrer le chemin aux garçons. Elle se leva puis s’accroupit pour ramasser avec une lenteur exagérée ses affaires.
— Pardon. Je suis maladroite, gloussa-t-elle sur un ton mielleux.
— Un petit coup de main, ma jolie ? proposa Sami en se baissant.
Debout derrière, Matt leva les yeux au ciel d’un air exaspéré. L’obstacle aguicheur rejeta théâtralement ses cheveux dans son dos.
— Avec plaisir.
Tandis que Matt attendait que le passage soit libéré, la blonde se leva à son tour et posa une main habile sur son biceps.
— Excusez-moi…
Avec un air ennuyé, Matt lui jeta un regard oblique, sans tourner la tête.
— Nous sommes nouvelles dans le coin. Je crois que nous sommes perdues, susurra-t-elle en se rapprochant.
Perdue, mon œil ! Elle ne m’avait pas du tout l’air perdue. Accrochée à son bras, elle était là où elle souhaitait être, beaucoup trop près de lui à mon goût. Ravalant un grognement, je fronçai les sourcils. Elle lui montra un papier sous le nez, s’approchant davantage. Bientôt, elle allait s’enrouler autour de son corps comme un anaconda autour de sa proie avant de l’étouffer et l’emporter pour le dîner. Derechef, Matt recula d’un pas. « Recule encore ! » pensai-je à son intention.
— Pourriez-vous nous indiquer où ça se trouve ? Ou nous montrer le chemin, si vous préférez ?
Elle ne manquait pas de culot, c’était le moins qu’on pouvait dire. Soudain, je ressentis une pointe d’agacement devant cette approche préméditée. Je devinai la réponse de Matt, mais je la guettai avec une vive attention.
— Je ne peux rien faire pour vous. Par contre, mon ami se fera un plaisir de vous renseigner, répondit-il en désignant Sami d’un geste abrupt. Ma petite amie m’attend.
Matt riva son regard au-dessus de son épaule. Sur ce, la fille se tourna, et je ne pus m’empêcher de lui faire un signe de la main, lui adressant un regard très expressif, quasi meurtrier. Elle se raidit en se décomposant. Matt étouffa un rire. La laissant plantée là, il contourna les autres qui prenaient tout leur temps pour ramasser les affaires de leur copine. Matt s’avança en me fixant avec une lueur amusée : « C’était quoi ce regard ? »
Arrivé dans le Carré, il retira sa veste et la balança sur le dossier de la banquette. Je me levai à sa rencontre et il déposa ses mains sur ma taille. Je dus rejeter légèrement ma tête en arrière pour regarder ce mètre quatre-vingt-quinze. Nous échangeâmes quelques pensées :
« Ce n’était qu’un simple regard. 
— Menteuse ! »
Réprimant un rire, je déposai les mains sur son torse. J’enchaînai, mes yeux caressant ses lèvres avec convoitise : 
« Tu m’as manqué.  
— Vraiment ? » 
Je hochai la tête avec vigueur. Il se pencha pour m’embrasser. Avec un soupir appréciateur, je promenai mes doigts sur son pull pour l’encercler de mes bras tandis qu’il retirait ses lèvres. Son sourire espiègle fendit son visage. 
« Serais-tu jalouse ? »
Surprise, je reculai ma tête pour mieux le dévisager.
« Pas du tout. Pourquoi tu dis ça ? »
Alors il me transperça de ses yeux bleu azur, étincelants d’amusement.
« Ton baiser était possessif. De plus, ce fameux regard en disait long. 
— Mon cher, mon regard n’était qu’un avertissement. Que toute fille sait décrypter. C’est comme un code entre nous. »
Dressant un sourcil intrigué, il inclina la tête sur le côté.
« Ah bon ? Et c’était quoi le message ? 
— Pas touche. Propriété privée. »
Matt éclata de rire en rejetant la tête en arrière. Un rire si franc qu’il attira l’attention des deux Barbie qui nous regardaient comme des moucherons écrasés sur leur pare-brise.
— Et puis quoi ? Je n’aime pas quand on touche à ce qui m’appartient, m’offusquai-je en m’écartant. Enfin, je ne veux pas dire que tu es un objet…
Aussitôt, il me fit taire avec un baiser et me plaqua contre son torse d’une forte main.
— Mais tu as raison. Je suis ton objet. Je suis ta propriété privée.
— Je t’interdis de te moquer !
— J’aurai dû accepter son invitation masquée pour voir jusqu’où pouvaient aller tes codes visuels.
Toujours prisonnière de ses bras, je reculai vivement la tête en le fusillant d’un regard irrité.
— Là, c’est toi que j’aurais électrocuté sur place ! 
Je faisais profil bas depuis des mois. Je n’utilisais presque jamais mes pouvoirs, sauf pour les rares séances d’entraînement au Manoir, à l’abri des regards. Je pouvais faire quelques exceptions et cela en était le parfait exemple…
Son rire redoubla, je me ressaisis immédiatement.
— Mince alors ! Je suis jalouse.
Acquiesçant, il arbora un sourire satisfait, puis sa bouche s’attaqua à mon cou.
« Bienvenue au club. »
Inclinant la tête pour lui donner un meilleur accès, il parsema ma peau de légers baisers, s’acheminant avec une lenteur frustrante jusqu’à ma bouche. Il chassa ma jalousie d’un baiser intense, m’envoûtant sur-le-champ. Dès l’instant où nos bouches dansèrent avec tant de passion, je fus traversée par cet agréable frisson et une onde de plaisir jaillit dans tous les sens. Il passa ses mains sous mon pull et s’agrippa au bas de mon dos. Sentant une vague de chaleur émaner de Matt, je fus à deux doigts de fondre. Posant mes mains sur son torse, je le poussai gentiment. Une fois n’est pas coutume, il me mordilla la lèvre inférieure, n’approuvant pas la séparation de nos bouches.
— Aurais-tu oublié que nous ne sommes pas seuls ?
Une étincelle farouche traversa ses iris.
— Tu sais bien que j’ai du mal à me retenir. 
— Faut-il que je pense à t’apprendre à te tenir en public ?  
Il haussa les épaules. 
— Rien ne les force à regarder.
Il retira ses mains et les mit dans les poches arrière de mon jeans. Un geste possessif, intime, qui ne me gênait plus.
— Tu sais ce que je veux, moi ? Qu’on s’échappe d’ici et qu’on s’enferme dans une grotte… Juste toi et moi, murmura-t-il sur un ton prometteur.
— Ce n’est pas toi qui voulais boire un verre ?
Il se pencha vers mes lèvres.
— Plus maintenant. Je crains qu’il n’y ait pas ce que je désire sur leur carte.
Souriante, je compris exactement à quoi il faisait allusion. Tirant sur ses avant-bras, je plaquai nos mains, entrelaçant nos doigts. Tout à coup, sa bouche se durcit contre la mienne et je vis une ombre froide traverser ses pupilles. D’abord, je crus à une désapprobation de mon geste. Or, son visage se figea de sévérité, me laissant deviner que son revirement était causé par autre chose. Confirmant mes doutes, il se retourna et s’exclama haut et fort.
— Moi !
Son ton était rude. L’instant d’après, je perçus un hoquet de surprise. Penchant la tête sur le côté, je vis la blonde, les yeux écarquillés et la bouche ouverte de stupeur.
« Que se passe-t-il ? »
Contrarié, Matt ne répondit pas, continuant à la fusiller du regard. Je tirai sur son pull pour attirer son attention. Étouffant un grognement, il détourna les yeux et revint vers moi. Je l’interrogeai du regard pendant que son visage se détendait.
« Ce n’est rien. »
Au même instant, il m’encercla la taille de ses bras et me serra contre son torse.
« Hey, la brute ! Tu viens de grogner. Ce n’est pas rien. Je t’écoute. »
Après quelques secondes, il émit un soupir résigné.
« Cette greluche se demandait ce que tu avais de plus qu’elle. J’étais obligé de lui répondre. 
— Oh ! »
La greluche avait certainement utilisé un vocabulaire plus virulent. Cela me passait au-dessus de la tête. La réponse de Matt était la seule chose qui m’importait. Lisant dans mes pensées, il desserra son étreinte et me leva le menton, plongeant ses yeux dans mon regard.
« Je t’appartiens. C’est un fait irréfutable. 
— Intéressant… je n’étais pas au courant. 
— Quoi ? Tu ne le savais pas ? »
Je réprimai un rire et secouai la tête, indiquant que non. Un air de vaurien frémit sur son visage.
« Inadmissible ! Il va falloir que je remédie à ça. »
Sur ce, il me souleva d’un seul bras et sa bouche s’écrasa sur mes lèvres d’une manière sauvage, tandis que sa main retenait ma tête. Faisant taire un hoquet de surprise, je ris contre sa bouche, enlaçant son cou de mes bras.
— Vous ne pouvez pas attendre d’être seuls pour faire vos cochonneries ? Vous avez fait fuir les demoiselles, laissa tomber Sami.
Libérant mes lèvres, Matt posa mes pieds au sol.
— Si au moins nous pouvions les faire, ces cochonneries, je ne sortirais pas de la chambre, répliqua-t-il en lui jetant un regard.
Sami s’immobilisa en agitant les mains.
— Stop ! Stop ! Je ne veux rien savoir. J’ai eu mon quota d’horreur pour la journée.
Au même moment, je m’écartai en donnant un coup de coude dans les côtes de Matt. Croisant mon regard noir, il me sourit à pleines dents, se contentant d’un haussement d’épaules. Il passa un bras sous mon menton pour me plaquer le dos contre son torse.
— Ta journée s’annonce plutôt bien, dit-il à Sami. 
Ce dernier brandit un papier entre deux doigts, où je pus distinguer un numéro de téléphone. 
— Mes charmantes nouvelles amies sont impatientes de me revoir.
— Je commence à cerner ton genre de fille. Tu mérites mieux que ces deux cinémas-là, grommelai-je en grimaçant.
Sami s’affala sur la banquette.
— Elles peuvent faire tout le cinéma qu’elles veulent, ça ne me dérange pas tant que j’obtiens ce que je veux.
Autrement dit, un petit rendez-vous pour un agréable moment. « Oh, les hommes ! »
— Hé, les mecs ! Comme d’hab’ ? héla Joey du bout du comptoir.
— J’ai envie d’un « Câlin GynSarah ». Tu aurais ça en stock ? s’exclama Matt, en riant.
Du coin de l’œil, je vis Sami se poser une main sur le front en levant les yeux au ciel.
— Hein ? répondit Joey, perplexe.
Puis il vit mon expression. Bouche bée, les yeux ronds, peut-être même les joues rouges. Joey rit à son tour.
— Oh ! Ça ! Non, désolé.
— Dommage. Alors, comme d’hab’, une bière en bouteille.
— Deux, ajouta Sami en levant deux doigts.
— C’est comme si c’était fait !
Après qu’il se fut retiré pour préparer la commande, je me tournai vivement.
— Non, mais ça va pas ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Il a le petit popol en feu, lança Sami.
Je l’assommai brusquement d’un regard tranchant. Sami leva les mains en signe d’apaisement. 
— D’accord… Je me mêle de mes oignons. 
Quand je revins sur Matt, j’interrompis son rire muet avant qu’il ne réponde, feignant un air innocent.
— Je demande, c’est tout ! Qui sait ? Peut-être que ça existe.
— Tu ne peux pas être sérieux deux secondes ! Tu m’as mise mal à l’aise.
Je fis un pas vers la banquette, continuant à marmonner. Mais il me retint en glissant ses doigts sous ma ceinture. Il me ramena à lui d’un coup sec.
— Où vas-tu comme ça ?
— Je vais m’asseoir. J’aimerais bien finir mon café.
Il verrouilla nos regards, réalisant qu’il m’avait vraiment mise dans l’embarras. Puis, il prit délicatement mon menton avec deux doigts, son pouce caressant doucement ma peau sous ma lèvre inférieure. Me forçant à lever la tête, il frotta son nez contre le mien avec une lueur navrée dans les yeux. C’était sa façon de s’excuser. Et, comme toujours, l’instant d’après, je lui pardonnai. Me hissant sur la pointe des pieds, je pris donc son visage en coupe et déposai un baiser sur son nez. Lorsque je me retirai, il me regarda avec son sourire espiègle. 
« Tu ne peux pas résister à mon charme. »
Exaspérée, je levai les yeux au ciel. S’asseyant sur la banquette, il poussa la table de son pied pour m’installer sur ses genoux. Je passai un bras autour de son cou.
— Alors, ta voiture ? Où ça en est ? demandai-je à Sami.
Il se redressa, ses yeux vert-jaune étincelant de colère.
— Il va falloir changer tous les sièges. À cause de cette vipère, ça va me coûter la peau des fesses, cette histoire.
— Hé ! Tu l’as bien cherché toi aussi. Tu sais très bien que brancher Ash sur ses cheveux la rend furax, lui rappela Matt, promenant ses doigts sur ma cuisse.
— Ouais ! Mais une vanne ne vaut pas un tel carnage. Elle a bousillé ma voiture ! 
Prenant ma tasse, j’y trempai mes lèvres. Mon café était froid. Je bus tout de même quelques gorgées avant de la reposer. Sami et Ashley étaient très proches avant cet incident. Sami était devenu froid et distant avec elle. Beaucoup trop fière, Ashley n’admettrait jamais que cette situation la rendait très triste.
— Pourquoi tu ne laisses pas ta trottinette comme ça ? Cela lui donne un certain charme, plaisanta Matt.
— T’as craqué mon pote ! À chaque fois que je fais monter une fille, elle se défile. C’est comme si j’étais marqué au fer par ce diablotin. Non, il est impératif que je les change si je veux reprendre la chasse à la petite culotte.
J’objectai sur un ton critique :
— Sami, je ne comprends pas pourquoi tu lui fais encore la gueule. Ça fait plusieurs mois maintenant. 
Un air boudeur relaya sa colère naissante.
— Elle est allée trop loin. Elle sait pertinemment qu’il ne faut pas toucher à mon bébé. Il me faudra du temps pour digérer.
— Voilà, les mecs ! dit Joey au même moment, en déposant les bières.
Je continuai à observer attentivement Sami. Son bébé était une Mustang V8 cabriolet. Franchement, elle n’avait rien de spécial à mes yeux. Lui, en revanche, aurait vendu son âme au Diable pour la préserver. Quoi qu’il en soit, l’expression qui traversa quelques secondes son visage indiquait clairement qu’il était tout autant contrarié par la tension entre Ashley et lui.
— J’arrive ! lança Joey à un client. On se fait une partie de billard dès que mon père prend la relève ? 
— Pourquoi pas ? répondit Matt.
Tandis que Joey s’éloignait, il se tourna vers moi.
— Tu joues avec nous ? Il nous faudra un quatrième joueur.
Quatrième joueur ou pas, je faisais toujours partie du jeu. Malgré moi, il m’avait appris à jouer au billard, même si je préférais de loin le poker. Je me remémorai notre première rencontre au Manoir. Il avait clairement fait comprendre que je n’étais pas la bienvenue dans ces parties.
— Surtout, ne fais aucune réflexion, prévint-il, devinant mes pensées.
— Je n’allais pas t’en faire.
Il resserra son bras autour de ma taille alors que je m’intéressai de nouveau à Sami.
— Tu es un idiot. Tout ça à cause d’une voiture. Vous étiez cul et chemise tous les deux. Et franchement, cela vous rend aussi malheureux l’un que l’autre. Pourquoi tu n’acceptes pas ses excuses ?
Il finit de boire sa gorgée de bière.
— Moi, malheureux ? C’est vrai que ça m’emmerde. Mais malheureux, non. J’en ai marre de son caractère de chien. Un ours grognon suffit largement. 
L’attention de Sami dévia une seconde sur Matt, l’ours grognon. Il continua :
— Tu ne peux même pas rire avec elle. Il faut constamment faire attention à ce que tu dis pour pas l’énerver ou la vexer. Ça devient gonflant à la fin. Cela dit, elle ne m’a pas l’air d’être si mal.
— Bien sûr qu’elle l’est. Pourquoi crois-tu qu’elle sorte de la pièce à chaque fois que tu y es ? Elle ne supporte pas que tu l’ignores. Et… possible qu’elle t’ait vraiment marqué. Elle est peut-être jalouse que tu sortes avec d’autres filles.
Subitement, il éclata de rire en se retenant les côtes.
— T’es tombée sur la tête, Sarah ! Nous parlons d’Ashley. La seule chose qui l’inté-resse chez moi est de me mener la vie dure.
— Ne rigole pas trop. Elle n’a pas tort. Ça expliquerait sa réaction excessive avec ta voiture. Les filles jalouses ont un comportement très impulsif, lança Matt en me jetant un coup d’œil amusé.
— Absolument, confirmai-je, lui tapotant le bout du nez avec l’index. Alors, attention !
— Arrêtez vos conneries. Vous avez pété les plombs, rétorqua l’intéressé.
Matt se détourna vers lui.
— C’est toi qui es aveugle.
Avec le ton que Matt employait, je devinai que je n’étais pas la seule à être convaincue de cette attirance.
— Et toi ? enchaîna-t-il en fixant Sami.
— Moi, quoi ?
— Tu en pinces pour Ash ?  
Sami tressaillit, les yeux ronds.
— Tu dérailles ! Bien sûr que non ! 
Matt sonda son regard sans mot dire. Sami plissa les yeux et comprit ce qu’il s’apprê-tait à faire. Son visage se rembrunit subitement.
— Écoute, mon pote. Reste loin de mes pensées. Je n’en pince pas pour Ashley. Point final !
Matt leva les sourcils d’un air taquin. 
— Je n’étais pas en train de le faire.
— C’est cool alors, répliqua Sami en finissant sa bière d’un trait. Je vais voir si Joey est libre pour le billard.
— Ouais ! Fais donc ça.
Sami s’éloigna à pas pressés. Matt le suivit du regard en étrécissant les yeux. D’une main, je lui pris le menton et le forçai à tourner son visage vers moi.
— Non ! Non ! Tu le laisses tranquille. Arrête de faire ta fouine.
— Mais ce voyou me cache des choses, plaida-t-il, curieux.
— S’il veut t’en parler, il te le dira. Occupe-toi plutôt de mes lèvres, elles commencent à me chatouiller.
Une expression approbatrice relaya sa curiosité malsaine.
— À vos ordres, madame.
Planquant sa main sur mon dos, il m’attira à lui. D’abord, il me mordilla la lèvre inférieure avec délicatesse. Glissant ma main sous son pull, je lui caressai le ventre, je sentis ses muscles se contracter. Il sourit contre ma bouche.
« Tes lèvres vont mieux ? »
Je secouai la tête en guise de réponse. Étant dans un coin réservé, nous étions seuls. Ainsi par sa volonté mentale, il nous plongea dans le noir, éteignant les lumières au-dessus de nos têtes. Serrant son étreinte, il m’embrassa tout d’abord doucement, me caressant de ses lèvres. Un bras autour du cou, je l’attirai davantage. Alors son baiser devint frénétique avant de s’ouvrir à moi. Je savourai son goût frais et mentholé, mêlé à l’amertume de la bière ; il enfouit ses doigts dans mes cheveux. Prisonnière de cette sensation électrique, je me laissai emporter par la chaleur de son corps, qui se propageait en moi jusqu’au bout de mes doigts. Après ce moment de plaisir, la lumière revint. Il m’embrassa sur le front avant d’enfouir mon visage dans le creux de son cou. Alors que je reprenais mon souffle, sa main me caressa tendrement le dos.
« J’aimerais rester ainsi pour toujours. 
— Pour l’éternité. »
Je me redressai pour le regarder. Je ne détectai que de la sincérité dans ses yeux envoûtants. J’y lisais tellement d’émotions ! Nous ne nous étions pas encore dit les trois petits mots qui définissaient nos sentiments. Même si réellement nulle parole n’était assez lourde de sens pour définir ce que je ressentais. Bien que m’étant demandé comment j’étais tombée aussi facilement dans ce piège, j’étais éperdument amoureuse de lui. Me concernant, j’attendais le bon moment pour lui dire que je l’aimais. En toute honnêteté, je craignais de lui dévoiler mes sentiments, de lui ouvrir entièrement mon cœur. Cette réticence était idiote. Quant à Matt, il n’était vraiment pas du genre à les exprimer. Son orgueil et sa fierté atteignaient parfois des sommets intolérables. Mais entre nous, c’était différent. Il manifestait son attachement et sa tendresse tous les jours par ses attentions, ses sourires, ses caresses… même sa mauvaise humeur reflétait à l’occasion son affection. 
En tout cas, j’avais un autre moyen pour connaître l’intensité de son ressenti. J’étais dotée d’une seconde vue. Premièrement, je voyais les choses, les êtres vivants et tout ce qui constituait la nature sous forme d’énergie. Deuxièmement, je lisais l’âme de chaque individu. Oh ! Je n’étais pas télépathe comme Matt. Je n’avais pas la chance d’entendre les pensées, cependant mon pouvoir opérait plus profondément. Je percevais et ressentais les émotions d’autrui, et pouvais partager les miennes, d’une certaine manière. Mon corps extériorisait ce que je ressentais, de même que mes humeurs, par un champ électromagnétique. Je pouvais toujours faire cet échange émotionnel avec Matt. Si son bouclier mental empêchait toute intrusion psychique, il me permettait malgré tout d’apercevoir cette part de son être pendant des moments comme celui-ci.
Lui souriant, je déposai un baiser sur chaque paupière, qu’il ferma à mon approche.
« Je t’interdis de me quitter. Tu m’entends ? »
Ouvrant les yeux, il m’accorda un sourire malicieux. Il écarta mes cheveux du visage pour plonger au fond de mes iris.
« Tu es un peu mal barrée. Que tu le veuilles ou non, tu vas m’avoir sur le dos pour un moment. La mort seulement m’éloignera de toi. » 
Mon cœur loupa un battement.
— Ne me dis plus jamais ça, suffoquai-je, subitement alarmée.
— Quoi ?
— Ne me parle plus de ta mort.
— C’est la vérité…
L’interrompant, je lui pris le visage avec des mains tremblantes.
— S’il te plaît. Ne répète plus jamais ces mots, même pour plaisanter.
Je le suppliai d’un regard aussi empreint de terreur que le ton de ma voix. Son visage devint sérieux, il me retira les mains, les emprisonnant au cœur des siennes.
— D’accord, nous ne parlerons plus de la mort. Calme-toi.
Je m’écrasai contre lui. Tel un étau, il m’étreignit fermement et une main réconfortante me caressa le dos. Je fermai les yeux en posant une joue sur son épaule.
Par le passé, je n’avais aucune crainte de la mort. Elle faisait partie de la vie. C’était le terminus logique d’une existence. Une fin que toute personne allait connaître à un moment donné, que j’acceptais. À présent, j’étais terrorisée par ce dernier souffle, celui de Matt. Au point d’en devenir égoïste, je priais pour connaître cette fin avant lui. Le simple fait d’y penser m’arrachait le cœur.
— Hé ! Les tourtereaux ! héla Sami. On la fait cette partie ou vous continuez à vous faire des câlins ?
— On arrive, dit Matt, sans cesser pour autant de me cajoler. 





Prologue


Il y avait des années que je n’étais pas revenu à Rouen. Je viens d’y passer tout juste vingt-quatre heures, et j’en repars déjà. Je ressens un vide en moi. Est-ce la déception de n’avoir pu prolonger mon voyage, de n’avoir pas revisité les lieux que je fréquentais jadis ? De la ville, je n’ai vu que ses stations de métro : hier, en me rendant de la gare à Petit-Quevilly ; cet après-midi, il y a à peine une heure, en sens inverse. Il n’était pas question que je rate mon train. À Paris, pour attraper la dernière correspondance, je vais encore devoir courir entre Saint-Lazare et la gare de Lyon.
Le train vient de partir. Dans son grondement qui s’amplifie, les balises du tunnel de Bonsecours se succèdent de plus en plus vite. Puis le vacarme décroît d’un coup, et nous retrouvons le jour à l’entrée de la large courbe qui précède le franchissement de la Seine. Par la fenêtre, j’aperçois au loin des clochers. Je crois reconnaître Saint-Maclou, mais c’est peut-être parce que mes souvenirs l’imposent à mon esprit. L’église est toute proche de la place Saint-Marc, où j’aimais flâner, le dimanche matin, entre brocanteurs et bouquinistes. De là, je remontais par les petites rues vers la cathédrale, puis continuais, passant sous le Gros-Horloge, jusqu’à ma brasserie habituelle de la place du Vieux-Marché. J’y déjeunais le plus souvent d’un sandwich et d’une bière, observant les autres consommateurs et m’amusant à inventer les vies des inconnus qui m’entouraient.
Nous roulons maintenant sur la rive gauche, à travers les banlieues industrielles, les triages interminables. Nous dépassons des rames immobiles de wagons de marchandises, à peine entrevues. Non, je n’ai pas de regret de n’avoir pas revu Rouen. Je n’étais pas venu pour cela. Je n’ai pas non plus trouvé celui que je pensais rencontrer, mais c’est sans importance. C’est même mieux ainsi, je crois. Ce vide, en moi, ne doit rien à un rendez-vous manqué. Il savait que j’irais au bout de la mission qu’il m’avait confiée ; le revoir n’y aurait rien changé.
En réalité, je ne veux pas me l’avouer… Mais au fond de moi, je sais quelle est cette nostalgie. Elle n’est pas celle de lieux et d’hommes que j’ai connus. Peut-on avoir la nostalgie d’un passé qui est non pas le sien, mais celui d’un autre ? Puis-je avoir, moi, la nostalgie du passé d’un homme qui m’avait méprisé et que j’avais détesté dès notre première rencontre ? Je dois bien m’en convaincre, puisque ses souvenirs habitent ma mémoire comme si elle était la sienne. Je m’en étais cru simple dépositaire. Je dois me rendre à l’évidence. C’est sa propre existence qui se poursuit en moi, comme la mienne prend naissance dans ses souvenirs les plus anciens. Pour chaque homme, la vraie mesure de la vie n’est-elle pas la mémoire ?
*
Louis Lenormand venait d’entrer dans sa quatre-vingt-dixième année quand je l’ai rencontré. Je n’ai pas réalisé, alors, qu’il était aussi âgé. Je venais d’avoir vingt-cinq ans. Ceux dont l’hiver avait clairsemé et blanchi les cheveux faisaient partie d’un autre monde. La dernière saison de la vie n’évoquait rien pour moi, sauf peut-être une sorte d’Olympe perdu dans des brumes éternelles où se mouvaient à gestes lents, dans l’air raréfié, les rescapés de l’existence. Il m’importait alors bien peu d’y parvenir un jour. Ma préoccupation était dans le moment qui venait, certainement pas dans un avenir aussi incommensurablement lointain. Quant à mon passé, il ne m’intéressait guère qu’en ce qu’il pouvait nourrir mon avenir proche. En somme, je vivais dans un segment d’existence incroyablement court. Je ne l’aurais sans doute réalisé que des années plus tard, sans l’étrange aventure qui m’attendait.
Je m’étais probablement d’autant moins interrogé sur l’âge de Louis – je ne l’ai appelé par son prénom que bien après, toujours en le vouvoyant – que celui-ci n’avait rien d’un vieillard souffreteux maintenu en vie par une Parque distraite. Il était, physiquement et intellectuellement, en parfaite santé, solide et noueux comme le vieux sycomore qui bravait les bourrasques de novembre au-dessus du toit de sa maison.
Il tenait à cet arbre comme s’il se fût agi d’une part de lui-même. Il en tombait des feuilles, des rameaux de bois mort, les chéneaux s’engorgeaient, des ardoises glissaient… Il lui passait tous ses caprices. Quelque temps après l’avoir connu, j’avais été le témoin d’une discussion houleuse qui l’avait opposé au couvreur, venu remplacer quelques ardoises brisées par la chute d’une branche. Le brave homme, indifférent à l’appât des gains que pourraient lui procurer de futures réparations, avait eu l’impudence de préconiser l’abattage du fautif. Louis était d’abord resté sans voix. Je l’avais vu pâlir, chercher ses mots, puis entrer dans une violente colère. Après avoir traité son interlocuteur de béotien, crié à la profanation, il avait congédié l’impie et l’avait reconduit manu militari sur le pas de la porte. Revenu dans son bureau, il s’était emparé du modeste décompte que, dans sa fuite, l’homme avait abandonné sur un guéridon. Je m’étais demandé si, dans sa rage, il n’allait pas le mettre en morceaux. Mais il était allé à la fenêtre pour regarder décamper le malheureux. Je l’avais entendu marmonner :
— Ce pauvre Philibert n’a jamais eu deux sous de jugeote. Ce n’est pas un mauvais bougre. Il a été un de mes bons clients, du temps où j’exerçais, avec tous les enfants qu’il a faits à sa femme. Ils étaient tout le temps malades. Je lui ferai porter ses sous.
On dit qu’à force de vivre avec leurs animaux, certains individus finissent par leur ressembler. En regardant Louis, je me suis demandé si ce mimétisme humain ne pouvait s’inspirer aussi des végétaux. Du phasme au caméléon, les emprunts faits par des bestioles de toutes sortes au règne végétal ne manquent pas. Louis avait l’écorce aussi dure et ridée que celle de son sycomore imposant. Il était aussi hautain et méprisant à l’égard des quelques-uns qui se risquaient à l’approcher encore que son arbre semblait l’être vis-à-vis de tout ce qui cherchait à s’élever alentour. Je n’avais jamais rencontré une personne aussi prétentieuse, aussi indifférente à autrui. Aussi peu digne d’intérêt. Mais peu m’importait, je n’étais pas venu ici pour étudier les mœurs de je ne sais quelle bourgeoisie aigrie et décadente.
Je venais de décrocher un emploi administratif dans une fabrique de tuyaux de caoutchouc de la banlieue industrielle de Rouen, au Petit-Quevilly, sur la rive gauche de la Seine. Ne connaissant pas la région, ne sachant ni si je m’y plairais ni si mon employeur validerait ma période d’essai, j’étais à la recherche d’un logement provisoire. Parmi les petites annonces de locations, une avait retenu mon attention : une personne âgée proposait, dans la maison qu’elle occupait, une chambre indépendante. Comme l’adresse situait le logement à quelques centaines de mètres de l’usine, j’avais téléphoné. Une femme au fort accent étranger m’avait répondu. J’avais eu toutes les peines du monde à comprendre ce qu’elle essayait de me dire, sauf, heureusement, l’heure à laquelle je pourrais me présenter chez elle.
C’était ma première journée de travail. Je n’avais pas eu grand-chose à faire. Une visite de la fabrique, une prise de contact avec mes supérieurs et mes collègues, et une rapide mise au courant par celui que j’allais devoir remplacer. Libéré tôt, j’avais décidé de me rendre à pied, depuis l’usine, à mon rendez-vous. Ainsi, j’apprécierais mieux le temps que me prendrait le trajet.
Sorti de la zone industrielle et portuaire, je ne tardai pas à me retrouver au milieu de lotissements anciens, aux petites maisons ouvrières toutes identiques. Elles se succédaient, de part et d’autre d’une rue défoncée, derrière leurs clôtures de grillage, au fond de lopins étriqués. Le plus souvent, cette étroite bande de terre, grasse, soigneusement retournée, s’ornait de quelques rangs de poireaux, de radis, de salades… Parfois, cependant, l’occupant des lieux avait choisi de renoncer à ce maraîchage amateur pour laisser pousser sur un carré d’herbe un arbuste, un buisson fleuri, qui habillaient les lieux d’un peu plus de mystère et de gaieté. Je me surpris à penser que, même pour un bref séjour, j’aimerais que la propriétaire qui attendait ma visite ait fait ce choix plus bucolique. J’avais mes chances : la personne qui avait passé l’annonce était âgée ; elle préférait certainement le maniement du sécateur à celui de la bêche. Poursuivant mon chemin, j’imaginais un grand rosier courant sur la façade, des plates-bandes et des jardinières de soucis, d’œillets, de géraniums, de capucines, de pois de senteur… J’en respirais presque les parfums quand je parvins à destination.
La propriété devant laquelle je m’étais arrêté n’offrait à la vue ni fleurs ni poireaux. Rien de ce à quoi je m’étais attendu. L’adresse était bien celle que j’avais notée. La maison était bien proche des usines, quinze minutes de marche tout au plus suffisaient pour faire le trajet. Plongé dans ma rêverie, je n’avais pas réalisé que les maisonnettes des lotissements avaient laissé place à des bâtisses plus anciennes, plus importantes, de construction moins uniforme. Celle qui me faisait face datait manifestement d’avant le développement de la zone industrielle et des cités ouvrières. Derrière une grille imposante, au fond d’une cour pavée, elle me dominait de sa façade à l’architecture compliquée, toute en courbes et en volutes, de ses hautes fenêtres et de ses balcons à balustres de pierre. À gauche, j’apercevais un jardin triste où ne poussaient que des buis taillés au cordeau et un unique arbre, immense, dont la ramure dépassait le faîte du toit ; à droite, un verger de quelques dizaines d’arbres fruitiers. Le mur qui séparait la cour de la rue n’était pas très haut, surmonté d’une grille de fer forgé ; cependant, le regard était partout arrêté par une haie abondante et désordonnée. Les autres murs d’enceinte, pour ce que j’en découvrais sur les côtés, étaient sur toute leur hauteur bâtis de silex et de brique. À en juger par sa taille, la maison devait comporter au moins une vingtaine de pièces.
J’avais certainement commis une erreur. Le numéro ? Non… J’avais griffonné l’adresse dans la marge du journal et l’avais reportée sur mon carnet. Tout concordait. Je tirai finalement la poignée suspendue au bout d’une chaîne, qui paraissait être celle de la sonnette. Aucun tintement ne me parvint. Après quelques secondes, une voix métallique surgit des entrelacs du lierre, qui dissimulait un interphone. Il me fallut encore d’âpres négociations avec ce robot méfiant pour qu’un grésillement dans la serrure m’invite enfin à pousser la grille.
— Refermez derrière vous ! ordonna aussitôt l’appareil, la traction de la grille sur le lierre ayant rendu un instant la vue à son œil de cyclope.
Je ne m’étais pas attendu à un tel accueil ; la femme à l’accent étranger que j’avais eue au téléphone était volubile et aimable. Cette voix était celle d’un homme ; elle était cassante. Je me soumis à son injonction, un peu à regret, quand, derrière moi, le claquement métallique de la serrure m’emprisonna dans l’enceinte de l’étrange propriété que je considérai à nouveau avec méfiance. L’herbe poussait entre les pavés de la cour, l’enduit de la façade partait par plaques. Quelques-uns seulement des nombreux volets étaient ouverts, certains à demi rabattus par le vent. Leur peinture écaillée n’avait pas dû être refaite depuis longtemps. Seuls paraissaient entretenus les massifs de buis et les arbres du verger, de part et d’autre du bâtiment.
Je m’avançai à pas comptés vers le perron que desservaient symétriquement deux volées de marches en arc de cercle. Je n’y étais pas encore parvenu qu’un battant de la haute double porte s’ouvrit. Un homme âgé, grand et mince, s’avança jusqu’à la balustrade. Son maintien suffisait à le désigner comme le seigneur des lieux. Droit sur son piédestal, Louis me considérait avec le regard d’un entomologiste penché au-dessus du plus insignifiant des insectes.
*
J’ai appris par la suite que l’idée de cette location ne venait pas de Louis ; il avait cédé à l’insistance de sa femme de ménage, la seule personne avec laquelle il entretenait des rapports réguliers. Elle venait chez lui quatre fois par semaine depuis une vingtaine d’années, et s’appelait, je crois, Mme Koska, ou quelque chose du genre. C’était elle qui m’avait répondu au téléphone. D’origine polonaise, elle s’exprimait dans un français quasiment incompréhensible. Cela lui avait été un atout pour conserver son poste : ses propos ne troublaient guère le vieil homme dans ses réflexions solitaires. Elle était tout de même parvenue à lui faire admettre qu’à son âge, il n’était pas raisonnable de demeurer la plupart du temps seul dans sa grande maison. Fier de sa santé de bronze, il estimait n’avoir rien à faire d’une garde-malade. Il envisageait encore moins de mêler un tiers à son quotidien en engageant une dame de compagnie. Mme Koska avait donc imaginé ce subterfuge : louer à une personne jeune, présentant de bonnes références, une pièce isolée où le vieillard n’allait jamais et dont tous les fantômes – j’ai su après qu’ils avaient été nombreux – auraient été préalablement chassés par les travaux de réaménagement.
Tout comme j’avais failli tourner les talons en arrivant devant la propriété, je compris, à l’instant où je gravissais les marches sous le regard maussade et inquisiteur de Louis, qu’il était lui-même sur le point de me renvoyer d’où je venais. Je n’ai jamais su ce qui l’en avait dissuadé.
Un quart d’heure plus tard, j’étais dans la chambre, muni des clefs et instruit des règles dont l’observance assurerait mon maintien dans les lieux. La principale était de n’avoir aucun visiteur – ou visiteuse. Nous n’avions échangé que quelques mots. Il avait pris les copies des papiers que j’avais apportées, les avait comparées aux originaux. Ensuite, il m’avait demandé de le suivre par une petite porte ouvrant au fond du hall, puis par un escalier étroit qui descendait vers ce que j’avais d’abord pris pour des caves. En fait, la chambre avait été prise sur d’anciennes pièces de service situées au premier sous-sol, à demi enterré, de la bâtisse. Elle prenait son accès principal à l’arrière de la maison par une porte métallique, au bas d’une trémie de trois marches qu’abritait un auvent. Le battant frottait sur le chambranle ; il fermait difficilement au prix d’un effort qui se traduisait immanquablement par une vibration sourde et prolongée du métal. J’ai toujours pensé que mon hôte avait conservé délibérément ce signal des allées et venues de son locataire. La pièce qui m’était réservée m’apporta une seule bonne surprise ; elle était assez vaste et avait été récemment remise en état ; personne ne m’y avait apparemment précédé. L’éclairement était chiche, procuré par une fenêtre à compas que seule sa grande largeur interdisait de qualifier de soupirail. Elle n’assurait qu’une aération parcimonieuse. La vue donnait sur le bas des haies de buis et, au premier plan, sur les racines et le bas du tronc du grand arbre. La peinture blanche brillante des murs et du mobilier n’aurait pas déparé dans une clinique, mais elle contribuait à dissoudre l’ombre qui restait tenace aux meilleures heures de la journée, même quand le plafonnier était allumé. L’endroit était propre, fonctionnel, aussi froid et sinistre que son propriétaire. Mes rêves d’une petite maison de grand-mère amoureuse de roses étaient loin.
Je faillis à nouveau renoncer. Mais il était urgent que je me loge. Le loyer demandé, très bas, ne grèverait pas trop le salaire minimum de ma période d’essai, et ce logis provisoire m’abriterait au moins le temps de trouver autre chose.
*
En fait, je suis resté plus d’un an locataire dans la grande maison ; j’ai fini par m’accoutumer à n’avoir pour horizon qu’un segment du tronc du sycomore et quelques buis taillés, toujours immobiles, même par grand vent. L’atmosphère monacale du lieu, sans contact avec quiconque, correspondait sans doute, finalement, à ce que je recherchais à ce moment précis de mon existence. Ma période d’essai avait été fructueuse ; mon employeur m’avait confié, en même temps que quelques responsabilités, son intention de me faire gravir des échelons et les paliers de rémunération correspondants. Je n’avais donc pas trop de mes journées pour continuer à faire les preuves qui m’étaient demandées, et quand je rentrais dans ma « caverne », ainsi que je l’appelais, j’étais trop heureux d’y retrouver le repos, le calme, et les livres qui meublaient le peu de temps que je ne consacrais pas au travail ou au sommeil.
Mon séjour chez Louis aurait sans doute duré plus longtemps si le groupe dont dépendait l’entreprise n’avait pas fermé le site de Rouen. J’ai eu la chance de ne pas faire partie des licenciés, mais d’être muté dans une autre usine du sud-est de la France, ce qui m’a finalement rapproché de ma région d’origine, à ma grande satisfaction. Mais j’ai gardé la nostalgie de Rouen, de cette banlieue humide et poussiéreuse vouée au labeur, et de cet insupportable vieillard auquel, j’ai dû l’admettre à mon corps défendant, j’avais fini par m’attacher.
Vous pouvez vous douter que cela ne s’est pas produit en un jour. Les premiers mois qui ont suivi mon arrivée, je n’ai pour ainsi dire pas rencontré Louis. Les seules nouvelles que j’en avais m’étaient colportées avec discrétion par Mme Koska, et encore, elle ne me révélait de lui que ce qui concernait son état de santé. En fait, il n’y avait pas grand-chose à en dire, il était comme un roc, ou affectait de l’être. Mais, de temps à autre, elle m’alertait, si elle l’avait trouvé fatigué, ou enrhumé, ou courbatu, ou fiévreux… Elle savait qu’ainsi, je serais prêt à intervenir si cela s’avérait nécessaire. Elle s’en tenait là de ses confidences. De mon côté, je ne la questionnais pas, moins sans doute par délicatesse que parce que je n’éprouvais qu’un manque total d’intérêt pour mon ombrageux voisin.
En revanche, j’avais rapidement sympathisé avec Mme Koska. Je m’étais rendu compte que cette petite femme sans âge, reléguée derrière la maladresse de son langage et de son apparence, n’avait d’autre insignifiance que celle qu’elle-même s’attribuait. Elle faisait partie de ces gens qui, lorsqu’ils ont fait le choix d’un protégé, ne peuvent se sentir en paix qu’après avoir accompli pour lui l’impossible. J’ai vite compris que c’était une relation de cette nature qui l’unissait à Louis, et je me suis interrogé sur ce qui me paraissait être, de sa part, un comportement absurde. Nous avions rarement été tous les trois en présence, mais j’avais alors pu constater, chaque fois, qu’il ne la traitait pas mieux qu’il ne me traitait. Elle avait beau le servir avec dévouement depuis vingt ans, veiller sur lui comme une mère, je n’ai jamais entendu Louis lui adresser un compliment, ni même un simple remerciement. Or, non seulement la brave femme continuait à le servir avec la même abnégation, mais encore, au fur et à mesure qu’elle devenait plus confiante avec moi, je percevais dans ce qu’elle me disait de Louis un mélange de respect, d’affection et, je ne l’avais pas alors bien compris, de compassion.
J’ai d’abord mis cette attitude sur le compte de sa soumission, d’une inféodation à des principes patriarcaux restés plus vivaces dans sa culture que dans la nôtre, d’un complexe d’infériorité, de la sottise peut-être. Mais je me suis vite repris, assez peu glorieux d’avoir envisagé de telles explications, bâties sur ce qu’il me faut bien appeler des préjugés. Si elle se comportait ainsi, c’était parce qu’elle savait sur cet homme des choses qui m’échappaient encore. J’ai alors pris conscience que, si Louis m’avait ignoré depuis mon arrivée, je n’avais pas plus cherché à le rencontrer. Lui avais-je seulement adressé un mot, un salut de la tête ? J’en aurais pourtant eu l’occasion. Plusieurs fois, au retour de mon travail, je l’avais croisé dans le jardin. Et, les beaux matins d’été, il prenait son petit déjeuner sur le balcon de sa chambre ; quand je partais, je sentais son regard peser sur moi.
On était désormais en septembre et pendant une semaine les matinées furent si pluvieuses que je ne jugeais pas utile, en traversant la cour, d’élever mon regard plus haut que la visière de ma parka. Le froid succéda à la pluie ; je pus constater que le balcon restait toujours désert. Vers la fin du mois seulement, le soleil fit des apparitions fugitives entre des bancs de nuages qui remontaient vers le nord, en même temps que s’installait une douceur inhabituelle. Ce matin-là, en partant pour l’usine, je l’aperçus, emmitouflé dans une robe de chambre bordeaux, droit comme un « I » derrière la balustrade. Il semblait regarder dans ma direction. Tout à mes nouvelles bonnes dispositions, je lui adressai un signe discret, que je soulignais d’un sonore : « Bonjour, monsieur Lenormand ! » Je n’espérais pas une réponse. Je me serais satisfait d’un hochement de tête, de l’ébauche d’un mouvement de sa main posée sur la rambarde… Rien ne vint. Je détournai les yeux, m’interdisant de continuer à regarder dans sa direction et, parvenu à la grille, je pris sur moi pour ne pas la claquer plus sèchement que les autres jours. Si ce vieux fou voulait croupir dans son silence et dans sa solitude, cela le regardait. Au moins, j’aurais essayé ! Ma mauvaise humeur ne me quitta pas de toute la journée. Le soir, en arrivant à la grille, je l’aperçus à nouveau. Sur son perron, cette fois, aussi droit que l’Aurige de Delphes devait l’être sur son char. D’un pas rapide, faisant mine de ne l’avoir pas vu, j’élargis le trajet qui contournait la maison jusqu’à la porte d’entrée du couloir de ma chambre. J’allais passer l’angle du mur quand, sur le côté, je le vis distinctement esquisser un geste. Le temps de réaliser que ce signe m’était destiné, j’avais parcouru trois pas de plus. Le temps de revenir dans la cour, il avait disparu. Il ne s’était posté là que pour guetter mon retour et regagner aussitôt son abri.
À partir de ce jour-là, nos rapports commencèrent à changer, imperceptiblement. Il accepta que je lui rende de temps à autre de menus services. Débarrasser des branches tombées sur les buis. Cueillir les pommes du verger. Il m’en laissa un cageot et me montra comment je pourrai les conserver de nombreuses semaines. Il finit même par me demander régulièrement mon assistance pour des broutilles : changer une ampoule électrique, poster une lettre urgente un jour d’absence de la femme de ménage, reconduire le chien des voisins chez ses maîtres… Jamais je n’eus à intervenir pour un problème grave. L’accident ou la crise cardiaque tant redoutés par Mme Koska ne se produisirent jamais, sinon dans mon imagination. Il m’arriva parfois, à cette époque, de rêver qu’il me remerciait chaleureusement pour l’aide que je lui avais apportée. Cela me paraissait chaque fois si extraordinaire que je me réveillais et revenais vite à la réalité. Ainsi finit pourtant par s’instaurer entre nous, je ne dirais pas une relation, car il était toujours aussi peu sociable, mais un semblant de confiance.
Mme Koska me savait gré de ce changement. Elle se montrait moins mystérieuse au sujet de Louis. Elle ne me dit jamais rien de son histoire personnelle, mais commença à me parler de ses goûts, de ses occupations. Il passait la plus grande partie de ses journées à lire, cela me rapprocha de lui. La lecture, je l’ai dit, était l’un de mes passe-temps favoris. Je m’étais aussi risqué à écrire : quelques poèmes, un début de roman dont la poursuite attendait un peu plus de disponibilité. Dans un accès de confiance, je crus qu’il pourrait entrouvrir sa carapace si je lui dévoilais ce qui me tenait le plus à cœur. Je lui confiai pour avis mon manuscrit. Il le prit, le feuilleta distraitement, et l’emporta dans son bureau sans un mot. Je ne devais plus en entendre parler jusqu’à mon départ.
Puis vint l’annonce de la fermeture de l’usine. La direction avait décidé d’abandonner le site de Petit-Quevilly pour se replier sur son siège, au sud de Lyon. Depuis des mois, la rumeur du transfert de la production courait, sans qu’aucune information précise ne nous ait été donnée. J’en avais informé Louis et Mme Koska, puis les choses avaient traîné en longueur, avant de se précipiter au cours des dernières semaines. Un mois encore, et je rendrais les clefs pour rejoindre mon nouveau poste. Pour Mme Koska, cette confirmation de mon départ, son imminence firent l’effet d’un coup de tonnerre. Elle me prit la main, la serra longuement contre son cœur, l’embrassa, avant de tirer un mouchoir de la poche de son tablier pour essuyer ses larmes. Louis, pour sa part, ne manifesta rien. Je n’en fus pas surpris. J’avais remarqué en une année de présence à Rouen qu’il n’était pas dans les habitudes locales de faire montre de ses émotions ou de ses regrets, mais encore fallait-il, d’abord, en éprouver.
Je me trompais. Le lendemain, à mon retour du travail, il me héla depuis le perron :
— Monsieur Martin, accepteriez-vous de me rendre visite, tout à l’heure ? Je voudrais vous parler.
— Maintenant, si vous le voulez, lui répondis-je.
— Soit ! Venez, alors !
Je le suivis dans ce qu’il nommait son bureau, découvrant pour la première fois ce lieu mystérieux dont je n’avais jamais vu, depuis la cour, que les épais rideaux toujours tirés. La pièce occupait toute la largeur de la maison. Elle donnait donc également vers l’arrière de la propriété, mais de ce côté-là, les volets restaient constamment fermés. À tous les murs, du sol au plafond, s’accrochaient des rayonnages sur lesquels s’entassaient des centaines de livres. Çà et là des objets, des statuettes, des cadres contenant des portraits, semblaient avoir été déplacés et posés au hasard des choix de lectures. L’éclairage était assuré par une suspension, une simple ampoule recouverte d’un profond abat-jour métallique ; elle pendait à moins d’un mètre au-dessus d’une table recouverte de revues et de documents qu’elle emprisonnait dans le cône de sa lumière crue, laissant tout le reste dans la pénombre.
Il débarrassa sommairement la table et me fit signe de m’asseoir en face de lui. Un instant, il me dévisagea en silence. Je ne pense pas qu’avant ce jour, il ne m’ait jamais regardé en face pour me parler ; il devait faire un immense effort sur lui-même. Il prit sur le bureau un cahier que je reconnus.
— J’ai lu ce que vous m’avez soumis. C’est très maladroitement amené et l’histoire ne me paraît pas passionnante…
Je baissai la tête. À plusieurs reprises, depuis que je lui avais remis mon manuscrit, j’avais regretté de m’être laissé aller à ce geste stupide. Il poursuivit :
— En revanche, ce n’est pas mal écrit. On trouve bien pire dans ce qui paraît actuellement. Je pense que si vous vous en donniez la peine, avec plus de méthode, vous pourriez progresser. Il vous faudrait aussi trouver un sujet moins rebattu.
Je faillis protester. J’avais déjà passé tant de temps à chercher une histoire originale, à lire et relire, à corriger ces quelques pages, à les expurger des facilités de langage, des lieux communs qui les parsemaient… Il ne m’en laissa pas le temps, et je compris à ce qui suivit que son offre de discuter de mon travail avait été un prétexte. Il voulait me charger d’une mission dont je ne saisirais que beaucoup plus tard le véritable sens. Je compris aussi qu’il s’agissait d’une reconnaissance ; que, sans le geste que j’avais fait dans sa direction en lui confiant mon cahier, il n’aurait jamais fait de moi le dépositaire de ce qui va suivre.
— Je pense avoir le sujet qui vous fait défaut, poursuivit-il. Il s’agit de l’histoire d’une personne que j’ai bien connue. Elle n’existe plus, mais, par discrétion, il n’est pas indispensable que nous la désignions par son véritable nom. Mettons que cet homme s’appelait… voyons… Roland Moulines. Si cela vous intéresse, j’essaierai de reconstituer son histoire à partir de mes souvenirs ; elle n’est ni banale ni dépourvue du romantisme un peu naïf et désuet que vous paraissez apprécier. Vous, pendant ce temps, vous prendrez des notes, à partir desquelles vous pourrez mettre à profit vos ambitions d’écrivain pour tenter de bâtir un récit cohérent. Mais il faut faire vite. Le temps nous est compté puisque, dans un mois, vous serez parti.
J’hésitai une fraction de seconde, puis m’entendis répondre :
— Eh bien… D’accord ! Si nous commencions tout de suite ?
Mon aplomb était aussi affecté que ma décision était irréfléchie. Je n’imaginais pas où cela m’entraînerait.






La Nouvelle-Calédonie, collectivité sui generis sous administration française à l’heure où nous mettons sous presse, se situe dans le Pacifique Sud, à environ 1 500 kilomètres à l’est des côtes australiennes et pas loin de 20 000 kilomètres de la mère patrie. 
Elle est divisée administrativement en trois provinces : Sud, Nord et Îles ; en conséquence, tout fait censé se situer à l’époque contemporaine en province Centre ne saurait relever que d’élucubrations purement fictionnelles, voire parfaitement délirantes, de l’auteur. 

Par ailleurs, celui-ci tient à préciser qu’il n’entend en aucun cas se voir tenu pour responsable des opinions, préjugés, attitudes belliqueuses et propos politiquement incorrects endossés par certains de ses personnages. La fâcheuse tendance à l’excès constatée dans les dires, faits et gestes de ceux-ci constitue au demeurant l’indice de la regrettable émancipation qu’ils s’arro-gent vis-à-vis de leur créateur, sitôt le cinquième bourbon consécutif absorbé par ce dernier…

PROLOGUE


Les Américains équipèrent les chars Abrams de trois brigades de la 1re division d’infanterie mécanisée – la Big Red One – de gigantesques lames d’acier fixées à l’avant des blindés, donnant à ceux-ci l’aspect insolite de monstrueux chasse-neige. Puis ils firent route vers le front, où huit mille soldats irakiens les attendaient au fond d’une ligne de tranchées. Nous étions aux premiers jours de l’opération « Tempête du désert », pendant la guerre du Golfe.  
Ceux de leurs ennemis qui comprirent à temps ce qui allait se passer se rendirent. Les autres, ceux qui étaient blessés, ceux qui réagirent trop lentement ou bien qui refusèrent de fuir, eurent pour dernière vision la dune de terre ocre poussée par les chars, et qui progressait dans leur direction à la surface du désert à la vitesse d’une énorme vague dévastatrice. Ils périrent ensevelis, dans le grondement des engins dont les chenilles damaient leur sépulcre avant même qu’ils n’aient, la bouche et le nez remplis de poussière, achevé de rendre leur dernier souffle.
Les jours précédents, le 11e RAMA, où je servais comme pointeur sur une batterie de 155 TR F1, avait traité les positions irakiennes afin d’ouvrir la voie à nos alliés yankees. Nous eûmes le privilège de franchir la ligne de front quelques heures après ceux-ci. Il n’en existait pratiquement plus que les coordonnées GPS. Çà et là, des irrégularités du sol marquaient la présence d’amas de corps des fuyards tombés sous les projectiles des véhicules de combat Bradley. Des tranchées, il ne restait rien, et des milliers de soldats ennemis enterrés vivants par la Big Red One, aucune trace de leur abjecte agonie.
Puis je la vis. Notre batterie s’était immobilisée, et je descendis de mon véhicule. Je me dirigeai vers la forme insolite, jaillie de terre comme un arbuste mort aux branches tronquées, ou enfoncée dans celle-ci à la manière d’un pieu dont la tête aurait éclaté en courtes ramifications. Parvenu à moins de deux mètres de mon objectif, je compris, m’accroupis et contins une nausée : c’était une main, déjà noircie par le soleil et la décomposition. Du sol n’émergeait que le dernier tiers de l’avant-bras ; la paume s’ouvrait à l’horizontale, les doigts s’étendaient, très légèrement fléchis. La position évoquait moins la supplique qu’une ultime et dérisoire tentative pour repousser l’inévitable – la souffrance et la mort.
Le déclic de l’appareil photo me surprit. Sans avoir besoin de me retourner, je sus que Paillette, le chef de pièce, donnait libre cours à son goût pour les images macabres. Je n’y pris pas garde sur le moment, car je ne le soupçonnais pas de souhaiter immortaliser autre chose que la main, tendue en une ultime prière vers le ciel, d’un Irakien anonyme. Je ne réalisai que bien plus tard, lorsque les clichés commencèrent à circuler parmi ceux de notre batterie, que je figurais sur certains de ceux-ci : un combattant accroupi, pris de trois quarts arrière au niveau du sol, plongé dans un dialogue muet avec les restes d’un ennemi vaincu sans gloire ni combat. Et cette main émergeant de la tombe reste pour moi, des années après, celle de l’obscure victime d’un crime de guerre dont toute trace demeure à jamais ensevelie, quelque part au fin fond d’un très lointain désert…









PROLOGUE


Tremblante de peur et de froid au milieu de ces montagnes couvertes de neige, recroquevillée dans l’angle formé par deux murs de pierres branlantes, engoncée dans un manteau trop étroit malgré ses épaules maigres, Ha Neul écoutait le moindre bruit venant de l’extérieur. Des lèvres pâles sur un visage où se lisaient la tristesse et l’épuisement. Des yeux sombres et cernés, encore un peu attentifs malgré un estomac vide depuis des jours, dont elle ne sentait plus la douleur tant l’habitude d’avoir faim faisait partie de son quotidien depuis qu’elle était née.
Dans l’autre coin de ce refuge de fortune en ruine dont il ne restait plus que quatre pans de murs délabrés, deux femmes se disputaient, sans parler, le dernier morceau de galette emporté à la va-vite avant de sauter sous la bâche du camion.
Près de l’entrée en forme de trou béant qui, un jour, avait dû être une porte, un homme d’une quarantaine d’années, les mains enfouies dans les poches de son bleu de travail, un bonnet de laine enfoncé sur la tête, surveillait la profondeur de la nuit nais­sante. Il ne parlait pas. D’ailleurs, personne ne parlait. Il ressemblait à tous les hommes du pays. Pas très grand, maigre, le visage sans expression tant les ressentiments avaient tué les sentiments, les yeux bridés et enfoncés par la fatigue et le manque de sommeil, le corps brisé par une vie de travail acharné, d’obéissance forcée et, comme beaucoup, de douloureuses pertes.
Ha Neul le regardait. Il aurait pu être très beau dans un pays où régnait la liberté. Mais la famine, la servitude et la claustration avaient détruit, au fil des ans, toute marque de beauté et de joie sur son visage. Comme sur tous les visages. Même sur celui d’Ha Neul. La jeune fille d’à peine dix-huit ou dix-neuf ans, peu importait pourvu que l’on travaillât, se ratatina encore un peu plus dans son coin. Sa combinaison de toile bleue, la même que celle de l’homme, ne lui tenait pas chaud. Et ses pieds nus étaient glacés dans les grosses chaussures de sécurité qui lui avaient blessé les pieds après ces heures de marche sur des chemins caillouteux de montagne. Au-dehors, une pierre roula pour s’arrêter à quelques pas du trou de l’entrée. L’homme s’aplatit contre le mur, stoppant tout cillement et toute respiration. Les deux femmes, peut-être la mère et la fille, ne bougeaient plus. Ha Neul ferma les yeux très fort. Non ! Non ! Elle ne voulait pas retourner là-bas. D’ailleurs, elle s’était juré de se tuer avant si quelques soldats en armes la ramenaient pour l’enfermer dans un camp de travail à endurer les plus inhumaines souffrances, les pires humiliations, et attendre la mort.
Quand le silence total revint, l’homme bougea les yeux et posa son regard sur le visage de la jeune fille qui détourna le sien et baissa la tête. Parce que c’était ainsi que, dans son pays, il fallait se conduire avec les hommes. Timide et soumise. L’homme la trouvait jolie malgré sa maigreur. Au milieu d’une foule de femmes, elle serait passée inaperçue tant la parfaite uniformité caractérisait l’habillement et la coiffure. Mais là, toute seule dans son coin, elle lui parut jolie avec ses yeux un peu trop bridés, ses pommettes saillantes et ses cheveux noirs, attachés derrière la nuque avec une barrette en écaille marron et retombant sur son front en une frange courte, taillée bien droite. Il songea alors à sa fille qui n’avait pas voulu partir, préférant rester avec sa mère, par peur des représailles et de la captivité avec travaux forcés en cas de malchance et d’échec. Sa fille aussi portait un bleu de travail, de grosses chaussures, et sa fille aussi était maigre et tremblait souvent de peur, de froid et de faim. C’était pour ça que, lui, il avait choisi de partir et de se cacher. Pour ne pas voir mourir sa famille. Pour ne plus voir le désespoir et l’horreur suprême dans les yeux des autres. Pour ne plus avoir à chanter les chants à la gloire du pays. Pour aider ses compatriotes à fuir. Fuir la misère. Fuir leur pays. Parce que la fuite, si laide et lâche fût-elle, était plus supportable que la vision de souffrance de sa femme et de sa fille au quotidien. Et au fond de son cœur, il savait que cette fille, en face de lui, avait laissé derrière elle des gens qu’elle aimait pour échapper au joug de la dictature, même si la mort était au détour du chemin. Il voyait cette évasion comme une preuve de courage.
Entre chien et loup, les montagnes ressemblaient à de gros mira­dors éclairés par la blancheur éclatante de la neige. Il faisait froid l’hiver dans ce pays et encore plus dans ce couloir aux parois rocheuses et glacées où la nature était hostile à toute vie.
L’homme sortit prudemment et revint un moment plus tard, quatre rondins de bois sur les bras. Sans rien dire, il les déposa dans le coin le plus abrité de la ruine, rassembla cinq pierres qu’il mit tout autour et, sortant une petite boîte d’allumettes de sa poche, mit le feu à l’herbe grillée par le froid. Il souffla plusieurs fois et longtemps. Sans perdre patience. Gardant tout l’espoir d’apercevoir une minuscule flamme. Ha Neul le regardait de loin en se disant que c’était lorsque l’on n’avait plus rien à perdre qu’on était le plus rempli d’espérance. Un brin de lumière finit par jaillir de sous les morceaux de bois tandis que les ténèbres s’épaississaient, laissant entrevoir, au-dessus de la tête de cet homme et de ces femmes, un coin de ciel étoilé. Véritable alchimie d’obscurité et de clarté, de peur viscérale et de beauté céleste.
Le fugitif fit un signe de la main à Ha Neul et aux autres. La nuit allait être longue et il fallait se réchauffer. Leurs estomacs vides ne devaient pas être plus gros qu’un litchi, et pourtant tous les quatre étaient assis autour du foyer, réparateur de certaines douleurs. Sans se plaindre. Sans parler. Parce qu’il n’y avait rien à dire. Et parce qu’ils avaient été formatés à ne pas parler pour rien. Et puis, ils ne se connais­saient pas, bien qu’ils aient vécu les mêmes douleurs, les mêmes désespoirs, les mêmes frustrations, les mêmes drames et les mêmes horreurs.

Ha Neul ressemblait à un petit tas de chiffons posé par terre. Dormir ? Elle ne pouvait pas. La peur la tenaillait, lui faisant parfois regretter de s’être évadée. Mais un jour, elle avait entendu sa mère prier en cachette son dieu, le suppliant d’aider sa fille unique à aller vivre de l’autre côté du fleuve. Voilà pourquoi elle se trouvait là, entre un homme de quarante ans et deux femmes muettes, dans une maison presque complètement détruite par des tirs armés, à quelques kilomètres d’une frontière faite d’un mur de fils de fer barbelés, en train de penser à sa mère rendue malade par la famine, la répression, les corvées et le malheur, et à son père enfermé dans un des camps de travail parce que son propre père n’avait pas chanté assez fort l’hymne national un matin. Pour cette faute impardonnable, il avait été exécuté publiquement. Quelques jours plus tard, son fils avait été arrêté et condamné comme « coupable par asso­ciation[1] » avant d’être emprisonné dans une « zone de contrôle total[2] » où il mourait d’épuisement et de faim, sans savoir de quoi il était vraiment accusé. Ha Neul savait qu’il ne serait jamais libéré et que, toute sa vie, elle aussi devrait payer pour la faiblesse vocale de son grand-père.

Les deux femmes, l’une contre l’autre, s’assoupirent au moment où la lune disparut derrière le sommet enneigé de la montagne. Le silence était à peine dérangé par quelques escarbilles qui sautaient du feu. Ha Neul approcha ses mains rêches aux doigts encore enduits de colle près du foyer. Dans ses yeux dansait une petite lueur. Celle des flammes. L’homme ouvrit un peu son blouson à la fermeture à glissière cassée. D’un petit sac à rabat, il sortit les morceaux d’une galette écrasée, faite à base de haricots mungo, volée sans doute. Surveillant du coin de l’œil les deux femmes qui n’avaient pas partagé leur dernier morceau de nourriture, il tendit ses deux mains ouvertes à Ha Neul qui, sans lever les yeux, prit les débris légèrement tièdes de la chaleur du corps de l’homme. Elle inclina la tête en guise de remerciement avant de dévorer ce repas inespéré.
La nuit avançait. L’homme reprit sa place près de l’entrée béante. Ha Neul ramena ses pieds contre ses fesses, posa son front sur ses genoux. Refusant de dormir, les sens en éveil, guettant à chaque seconde un bruit suspect, elle pensa alors à sa mère qu’elle avait abandonnée sans la prévenir.




[1] La famille proche est arrêtée pour mieux contrôler les contestations et garder la population dans la peur.
[2] Tous les camps possèdent une « zone de contrôle total » d’où les prisonniers torturés, affamés, forcés à travailler et vivant dans des endroits insalubres ne sont jamais libérés.





Lorsqu’ils sont entrés, Antoine et moi étions au salon. Antoine regardait une émission de foot à la télé. Quelques types y débattaient des derniers résultats de Ligue 1 avec plus de passion encore que celle d’experts en géopolitique confron­tés à une nouvelle guerre mondiale. Ils s’énervaient, les gars, à propos de l’arbitrage. Un penalty avait été accordé à tort et le sort de l’humanité s’apprêtait à basculer. C’était du moins l’impression que leurs commentaires donnaient. Anciens tripo­teurs de ballon eux-mêmes, il ne leur restait plus que ça, parler de foot et gérer leurs avoirs.
La nuit était tombée. D’ailleurs, depuis le matin, le jour ne s’était pas franchement levé, et à la nuit, de choir, cela ne lui avait pas demandé de gros efforts. Elle s’était juste affalée mol­lement, drapant toute chose, y compris nous-mêmes.
Un claquement sec provenant de la cuisine, aisément identi­fiable, celui d’une chaise renversée dont le dossier heurte le carrelage, et, peu après, ils sont apparus, cagoulés et armés, l’un d’une barre de fer, l’autre d’un cutter dont la lame s’enfonçait dans la gorge de ma femme. La main non armée s’agrippait à la chevelure de Zoé, phalanges recourbées telles les serres d’un rapace dans le pelage d’un petit mammifère. « Si vous bougez, je la saigne », a-t-il menacé, voix étouffée par la cagoule.
Tandis qu’un des footeux suggérait pour l’arbitre incriminé une reconversion professionnelle immédiate, l’homme à la barre de fer nous a fait lever et nous a poussés, Antoine et moi, tels deux automates, presque avec délicatesse, jusque dans la cuisine. Ils nous ont attachés tous les trois, chacun à une chaise, les mains dans le dos, à grands tours de ruban adhésif gris.
Dans les yeux d’Antoine s’étalait un marécage d’incrédulité. De ceux de Zoé s’écoulaient des larmes par saccades. Les premières qu’il m’était donné de voir chez elle. Cette image ne me quitterait plus jamais, je le savais. Le gars au cutter a dit : « La dernière fois que je suis venu, j’ai été dérangé, j’ai pas bien pu regarder partout. Là, je vais prendre tout mon temps. » Il a glissé une main entre les cuisses de ma femme : « J’aurai même le temps de m’occuper de toi comme il faut, ma salope. »
Les derniers jours écoulés ont défilé devant moi, dans cette hypermnésie panoramique que l’on prête d’ordinaire aux mourants.

I

Consultation d’annonce. Le scénario est codifié : médecin d’un côté, malade de l’autre, entre les deux, un espace dévolu à la propagation des mauvaises nouvelles. Pièce banale, ameublement sommaire, confort minimal, trois chaises et rien d’autre. On n’est pas là pour se prélasser, mais pour appré­hender la réalité toute crue, très violente, dans un lieu dédié. En face de moi, un couple. La patiente et son conjoint. Je les observe : elle, pour l’heure transfigurée en un bloc d’anxiété, un peu moins de soixante ans, dans la jeunesse de la vieillesse pour ainsi dire, et toute une vie de retraitée devant elle, du moins jusqu’à cet instant. Lui, un peu plus âgé, ou paraissant tel : sous nos climats ruraux, l’âge est indexé à la pénibilité des conditions de vie. C’est une nature massive, rocailleuse, grani­tique, faite d’angles et d’aspérités, butée, suspicieuse, augurant un dialogue limité. Pas grave, à force, j’ai l’habitude. Ils sont tous pareils, dans leurs incrédulités, leurs dénis, leurs promes­ses pathétiques de combat, leurs serments conjugaux de soutien. Au fond, en cet instant, ils n’y croient pas, au diag­nostic, à la maladie, aux conséquences, au danger de mort. Ils se la racontent.
Une fois encore, je dois faire part, si j’ose dire, du diagnostic : rien de bien dramatique, en tout cas de mon point de vue, celui d’un cancérologue tout venant, une tumeur encore gentillette, douze millimètres, nichée au plus profond de la glande mammaire droite, une prolifération limitée de cellules désaxées, lymphophiles, un discret nodule dentelé, parsemé de microcalcifications, extrait par le chirurgien, examiné par l’anapath, si bien qu’il n’y a nulle place au doute, c’est bien cela dont il s’agit, madame, monsieur, d’un cancer. Pour moi, le pain quotidien d’un oncologue, pour les autres, malade et conjoint, on est plutôt dans le registre du coup de massue asséné derrière la nuque.
Ils ont beau s’y attendre, le journal de santé de la Cinq a beau leur assurer que le cancer, ça se soigne, cette maladie, quoi qu’on fasse, conserve une fâcheuse réputation. Et puis, il y a ce foutu Internet qui sape le moral de nos malades en même temps que nos consultations. Au fur et à mesure du surfing, on découvre, iconographies terrifiantes à l’appui, sur un quelcon­que cancer.com, diverses joyeusetés : métastases, récidives, saloperies foudroyantes qui vous rétament en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. En sus de l’interdit parental, sur cette satanée toile virtuelle, faudrait instituer un interdit médical.
J’en suis donc là, une main dissimulée derrière mon dos, malaxant, triturant, torturant une balle en caoutchouc, antistress offert par une déléguée médicale avec sourire compatissant en prime, votre métier docteur, ça ne doit pas être facile tous les jours, hein ? À ma patiente et à son bonhomme, il me faut évoquer le futur, expliquer, une fois de plus, que pour mettre toutes les chances de notre côté – important, le « notre » inclusif –, un traitement complémentaire est indispensable : radiothérapie sûrement, chimiothérapie sans doute, hormono­thérapie peut-être. J’y mets les formes puisque ce qui est envisagé est décoiffant, dans la pleine acception du terme. Il faut bien le reconnaître, dans le but fort louable de prolonger la vie de nos contemporains, on ne donne pas dans le point d’Alençon : irradiations ciblées, décapage tumoral à coup de substances délétères, qui tantôt font choir ongles et cheveux, tantôt broient muscles, nerfs et tendons, tantôt assèchent la moelle des os, tantôt dessèchent les reins, tantôt tout cela en même temps. Qu’on ne se méprenne pas, nul sadisme dans notre démarche thérapeutique : on agit pour le bien de l’huma­nité cancéreuse. Guérir donne tous les droits ou presque. Il n’est cependant pas exclu que d’ici quelques décennies, nos successeurs oncologues analyseront nos traitements avec la même incrédulité que celle des pneumologues actuels face aux exactions de leurs prédécesseurs qui traitaient les phtisiques en leur talquant la plèvre ou en leur ratatinant les poumons par insufflation d’air à coups de pompe à vélo.
À cet instant précis, Annie, l’infirmière de chimiothérapie, fait irruption. Du coup, j’en laisse tomber ma balle antistress, laquelle, après avoir rebondi quelque peu, achève une course limitée dans une encoignure, là-bas, près de la poubelle à pédale. La malade et son compagnon rugueux considèrent l’évo­lution de la sphère puis me jettent un regard, interrogateur pour la première, hostile pour le second, qui, je le vois bien, se prend à soupçonner chez moi je ne sais quel fétichisme inavouable.
L’entrée ex abrupto d’Annie est inexplicable, inexcusable, intolérable. La consultation d’annonce débutée, téléphone sur répondeur, je suis injoignable, et nul n’entre dans la pièce. C’est un bunker inexpugnable, tel l’abri antiatomique présidentiel enfoui dans les tréfonds du Pentagone. Enfin, en théorie. Parce qu’en pratique Annie est là, devant moi, statufiée, bouleversée.
— Gabriel, il faut venir, dit-elle, voix éteinte.

Le malade n’est plus malade : il est mort. L’équipe du Samu s’affaire autour. L’ensemble médecin, infirmiers et attirail se matérialise instantanément, comme téléporté, et à présent c’est le grand jeu habituel en de telles circonstances ultimes, celles d’un arrêt cardio-respiratoire, quidam jeté au sol, massage cardiaque, intubation, ventilation, perfusions ad hoc, électrodes autocollantes sur le thorax et allons-y pour le défibrillateur. Un choc, rien, un deuxième, rien, un troisième, pareil, avec à chaque fois la même faible secousse, rien à voir avec les films où on voit le macchabée se cabrer tel un possédé du démon, non, juste un dernier soubresaut d’existence… Tous font leur boulot en bons professionnels, indications brèves, gestes précis et stéréotypés. Tout cela est inutile, je le sais, la mort, je la connais. Je la fréquente depuis si longtemps. Je sais quand elle s’est installée. M. T. est mort, voilà tout, et personne n’y peut plus rien.
Ce qui est très fâcheux, c’est que ce décès n’était pas du tout à l’ordre du jour : un banal cancer du côlon, pris assez tôt, selon la formule consacrée du grand public, opéré dans les règles de l’art, étripage et sutures mécaniques, geste complété d’une chimiothérapie d’appoint, adjuvante, comme on dit dans le jargon médical.
Circonstance éprouvante : il s’agissait d’un confrère. Éter­nelle loi de l’emmerdement maximum appliquée aux malades issus du corps médical. Il faut le savoir, le sort semble en effet s’acharner sur nous. Il s’agissait d’un brave généraliste de cam­pa­gne, gabarit compact de demi de mêlée, mental de mineur de fond, image d’Épinal du praticien dévoué écumant départe­men­tales et chemins vicinaux, des décennies durant, fidèle à la marque au losange, de la 4 L à la Kangoo, afin de soulager la souffrance de ses contemporains ruraux. Il en a vécu des histoires et des tragédies, le collègue, par clientèle interposée : accouchements à la ferme, collapsus dans la grange, éviscé­rations sous la moissonneuse, amputations par tronçonneuse. Dans le monde agricole, la Grande Faucheuse se trouve dans son élément. Drames campagnards auxquels il convient d’ajou­ter horreurs incestueuses, tabassages conjugaux à la suite de soûleries vespérales, viols à la sauvette conduisant parfois à la procréation d’indésirables bâtards, comme on dit ici.
Fin de parcours donc pour le bon docteur de famille, à tout juste un an d’une retraite programmée et infiniment méritée.
Deux heures plus tôt, avant qu’il ne soit réduit ainsi à un amas de chairs dévitalisées, peau grise et lèvres bleues, il évoquait son oisiveté future : croisières écologiques aux Galapagos et séjours culturels dans diverses capitales euro­péennes. Rien de tout cela n’aura lieu et je me surprends à penser qu’il y a peut-être dans cette tragédie un mal pour un bien dans la mesure où, souvent, projet vaut mieux que réalité.
Nous y sommes : décès admis et décrété par le corps médi­cal agissant.
— C’est fini, on arrête tout, dit l’urgentiste à l’attention de ses collègues, sans même m’adresser un regard, sans même s’enquérir de mon avis dans ce renoncement thérapeutique.
Confirmation du fossé qui se creuse peu à peu entre ceux qui combattent la mort dans l’instant et ceux qui luttent contre la maladie dans la durée. En tout cas, j’avais raison, pour mon bon docteur T., c’était foutu.
Mon attention n’étant plus focalisée sur le cadavre, mon champ visuel s’élargissant, j’appréhende la situation dans sa globalité : une demi-douzaine de blouses blanches immobiles, dressées autour d’une masse inerte, le néant incarné, et, en arrière-plan, les six fauteuils de chimiothérapie. Quatre d’entre eux sont occupés par des malades pétrifiés.
De  retour dans mon bureau, j’y trouve – je les avais un peu oubliés ces deux-là – ma patiente et son compagnon, celui-ci, dubitatif, tenant entre pouce et index à chacun de ses pôles ma sphère antistress sur laquelle est inscrit en caractères gothi­ques : « Avec Chronavir, pour que le Sida ne soit plus qu’un souvenir. »

Puis, deux jours durant, il y a eu les obligations d’usage, en premier lieu une ex-femme, une néo-veuve à avertir. Télé­phone maudit. Séquence habituelle : incompréhension, déni, questions. Quand ? Comment ? Pourquoi ?
Du côté médical, la procédure habituelle en cas de mort subite : prélèvements et autopsie, une multitude de formulaires à remplir, dont l’inévitable FEI, « fiche d’événements indésirables », formulation pour le moins euphémique dans ce cas précis.






Sous un ciel parsemé d’étoiles, la colline était plongée dans l’obscurité. Le chant des grillons avait remplacé les stridu­lations des cigales. Le goudron de la petite route qui conduit au village renvoyait la chaleur emmagasinée dans la journée. L’été s’était installé d’un coup, brutalement, du jour au lendemain. La semaine précédente, le temps était encore médiocre, gris et pluvieux, les températures basses pour la saison, au point de douter qu’on était au mois de juillet. Et puis brusquement, la canicule s’était abattue sur la région, soleil de plomb et chaleur écrasante, pour la plus grande joie des vacanciers et des vendeurs de glaces et boissons fraîches.
Dans le noir, l’homme suivit la petite route jusqu’à la bordure du plateau. Si on ne voulait pas se faire remarquer, et c’était le cas, la clarté lunaire était suffisante pour voir où on mettait les pieds. À la limite du plateau, des escaliers conduisent jusqu’au vieux village. Arrivé là, l’homme aperçut des lumières, et entendit des bribes de musique apportées par une brise légère : c’était la fête au village. Il resserra les pans de sa veste et descendit les premières marches.
Arrivé sur la place qui entoure la salle des fêtes, il se faufila au milieu des danseurs et se dirigea vers la buvette. Au passage, il fit un petit signe à la personne avec laquelle il avait rendez-vous, qui lui répondit par un clignement des yeux.
Au comptoir, il commanda une première bière.
Aucun des deux ne se doutait que, cette nuit, sa vie allait basculer.
Des guirlandes d’ampoules multicolores étaient suspendues de part et d’autre de la route qui monte sur la place de la fontaine, ainsi que sur celle qui entoure la salle des fêtes. De loin, le village avait des allures de crèche en plein mois de juillet.
La fête annuelle durait trois jours, du vendredi au dimanche. Elle ne ressemblait à aucune de celles qu’on peut voir alentour. Elle avait un petit côté intime. Ici, pas de manèges, pas de baraques à chichis et autres confiseries, mais des animations organisées par les villageois durant la journée et, chaque soir, un repas pour clore en beauté les festivités.
Le repas du samedi soir était de loin le plus important. À cette occasion, les tables alignées le long de la salle des fêtes étaient recouvertes de nappes blanches, un orchestre avec musiciens et chanteurs remplaçait le DJ sur la scène près de la buvette, et le repas, servi par les bénévoles, se voulait des plus raffinés. Presque tous les habitants étaient là, jeunes et vieux, nouveaux et anciens. Plus de cent personnes à servir.
Marianne se laissa tomber sur sa chaise :
— Je n’en peux plus, je rends mon tablier !
Josie, son amie, s’écroula à côté d’elle.
— Il faut que tu résistes jusqu’à demain soir. On a encore les grillades à organiser. Vivement que je puisse retirer ces chaussures : j’ai les pieds tellement gonflés que je ne peux plus marcher.
— Quelle idée de mettre des talons hauts pour faire le service ! Depuis le temps qu’on s’occupe du repas de la fête, tu devrais savoir que ce n’est pas le bon jour pour faire des effets de toilette. Quant aux grillades de demain soir, on aura certai­nement plus d’aide, n’est-ce pas ?
Marianne se pencha en avant pour attirer l’attention de Vincent, assis en face d’elle, plongé dans la contemplation de la jeune et jolie chanteuse vêtue d’une courte robe pailletée. Elle éleva la voix pour couvrir la musique :
— N’est-ce pas que ces messieurs ont le gène « grillades », alors que nous n’avons que celui « service » ? Sans compter que demain, le DJ sur scène ne retiendra pas toute leur attention.
Vincent la regarda et prit son air charmeur, celui qui la faisait fondre à chaque fois.
— Que disais-tu, ma chérie ? On n’entend rien avec cette musique.
— Et encore, nous avons la table la plus éloignée de l’orchestre, grogna Josie. Les gens aux premières places vont râler que c'était trop fort. Je suis sûre que, demain, on va avoir la liste de doléances.
— Si la musique les gêne, ils ne tarderont pas à aller se coucher.
— Et nous aussi, renchérit Vincent.
Il se pencha et sortit une bouteille de champagne d’un sac caché sous la table :
— Bien, je crois qu’auparavant nous avons des choses à fêter, ce soir !
— Quoi donc ? demanda Josie
Marianne et Vincent échangèrent un regard complice :
— Pour commencer, nous avons décidé de vivre ensemble, Marianne et moi. Je vais emménager chez elle dès que j’aurais libéré mon appartement.
Josie haussa les épaules :
— Tu es chez elle la plupart du temps, cela ne changera rien à la situation !
— Marianne ne voulait pas que je m’installe officiellement avec elle. Elle voulait être sûre de ne pas être déçue et malheureuse encore une fois. Ça y est, la période d’essai est enfin terminée !
— Sept ans et quelques jours, bel essai à transformer ! sourit Marianne. Ce qu’on voudrait fêter surtout, c’est que Sara vient de réussir sa licence. Elle a décidé de présenter le concours de professeur des écoles.
— Tu dois être heureuse qu’elle se soit enfin décidée. Il y a trois mois, elle n’avait aucune idée de ce qu’elle ferait ensuite.
— Je te jure que je ne l’ai pas influencée. Mais je suis soulagée qu’elle n’ait pas choisi de continuer la formation dans laquelle elle est : il n’y a pas de débouchés. Et puis, si un jour elle a des enfants, elle aura le même rythme qu’eux, les mêmes vacances. Et ça, ce n’est pas négligeable.
— On voudrait aussi fêter la réussite de Léa au baccalauréat. Il ne faudrait pas l’oublier, ajouta Vincent.
— Je ne l’oublie pas. Mais il faut bien avouer que pour elle, c’était une formalité. Avec les bulletins qu’elle avait, le contraire aurait été étonnant.
Josie embrassa son amie et fit un clin d’œil à Vincent :
— Eh bien, félicitations ! Avec tout ce qu’il y a à arroser, ce n’est pas une bouteille que tu aurais dû apporter, mais deux !
— Ne t’inquiète pas, j’ai de la réserve.
Tout en parlant, Vincent avait débouché la bouteille et rempli les verres. Il en tendit un à Éric qui n’avait pas dit un mot durant tout le repas, se contentant de fixer la scène et la piste de danse attenante.
— Tiens, mon vieux. Dis donc, c’est ton voyage de demain qui te stresse ? Ce n’est pourtant pas la première fois que tu vas en Guyane !
Éric esquissa un sourire.
— Je suis désolé. Je crains de ne pas être un bon compagnon, ce soir. Je pars pour six mois, et j’ai tant de choses à penser que cela me prend la tête.
— Six mois ? s’exclama Marianne. J’en connais une qui ne va jamais tenir aussi longtemps !
Josie se serra contre Éric et sourit :
— J’ai déjà prévu d’aller y passer quelques jours au début de l’hiver.
— Je me disais aussi… Dommage que je travaille, sinon, je t’aurais volontiers accompagnée.
— Je sais que tu ne peux pas t’absenter aussi longtemps que moi, mais si tu veux venir nous rejoindre quelques jours, cela nous fera plaisir.
— Malheureusement, je ne peux pas abandonner les filles, soupira Marianne.
— Ni moi, ajouta Vincent. Que deviendrais-je sans toi ?
Il déposa un baiser sur sa bouche et leva son verre en sa direction.
— À nous, ma chérie. À tes filles. Et aux grands décou­vreurs du monde nouveau.
Éric sourit enfin.
— Je crois que la partie que je vais explorer est découverte depuis longtemps. Mais c’est vrai, il y a des endroits encore si sauvages lorsqu’on s’approche de l’Amazone, qu’on ne peut s’empêcher de penser aux explorateurs portugais ou espagnols et à tout ce qu’ils ont dû endurer.
Il avala son verre et repoussa sa chaise.
— Je suis désolé de vous abandonner, mais je crois que je vais rentrer. Je prends l’avion très tôt demain matin, et je dois vérifier encore si tout est prêt.
Il donna une poignée de mains à Vincent, lui tapa sur l’épaule, serra un bref instant Marianne dans ses bras et s’en alla à grands pas. Surprise, Marianne se tourna vers Josie :
— Tu ne pars pas avec lui ?
— Je ne vais pas te laisser toute seule terminer la soirée !
— Je ne suis pas seule, Vincent et les filles m’aideront. Vas-y, c’est votre dernière soirée ensemble, profitez-en.
— Merci, tu es un amour. Je me sauve. Souviens-toi que je l’emmène à l’aéroport de Marignane, demain. Je ne serai pas là de bonne heure.
— Ne t’inquiète pas. J’espère bien faire un peu la grasse matinée.
— Je te rejoindrai pour l’apéritif du maire, sur la place de la fontaine.
Josie récupéra ses chaussures qu’elle avait jetées sous la table, et, pieds nus, s’engagea dans la montée pavée qui conduit au-dessus du village. Marianne la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans la nuit, puis reporta son attention sur l’orchestre et la piste de danse. Maintenant, il ne restait plus qu’à attendre que les gens rentrent chez eux et que la fête se termine.




Le jour se lève dans la moiteur habituelle qui l’accom­pa­gne. Le Das Narrenschiff vient de larguer les amarres et s’éloigne sur une mer d’huile. Cet abandon implacable m’éreinte et m’offre, désarmé, à l’impitoyable solitude qui sera mon lot désormais jusqu’à son retour. Trois mois, six mois, davantage, je n’en sais rien. Les voiliers se balancent mollement dans la baie sous l’hésitation d’un souffle qui serait idéalement frais et me caresserait la joue, illusion si proche du leurre qu’elle m’accable. J’espérais un peu de brise en me promenant là, un vent nouveau, léger, qui balaierait cet air collé, épais, dense et pourri d’odeurs moites. Il n’en est rien. C’est le drame de ma vie, immobilité échouée dans l’attente, espoirs abandonnés et promenades solitaires. J’ai voulu l’île comme un cocon, comme une fête des sens, comme un retour au ventre maternel, et me voici reclus, emprisonné, réfugié dans ce qui me reste d’un moi fatigué. Shit !
Les pirogues longues arrivent des îlots, chargées à la gueule de femmes et d’enfants, de produits vivriers à vendre au bird market. Tout est en couleurs, et en haute résolution, les vêtements, les nattes, les gens, le soleil permanent, l’eau éblouissante, cette fleur d’hibiscus, rouge à mourir, ce régime de bananes, plus jaune que jaune. Je cligne des yeux. Je recherche l’ombre, le sombre, la nuit peut-être. Je n’en peux plus de ce trop-plein d’à-plats violents sans nuances où me reposer. La fresque bigarrée que je devrai supporter encore tout le jour m’est devenue insupportable. Je sais que ma maladie excite cette photophobie, mais elle n’en est pas la cause. J’ai juste envie d’un monde gris.
Le brouhaha des débarquements, les poules et les coqs empêtrés dans leurs paniers de feuilles ou s’ébrouant, tenus en laisse par un fil à la patte, caquetant ou chantant brusquement, le grognement de porcelets entravés, les cris, les rires, les appels…, tout m’est fatigue. Je vais acheter quelques papayes, des citrons, un panier de grisettes, un poisson peut-être, seule nourriture que je supporte encore, et repartir chez moi, rentrer, encore que rentrer ne soit pas le mot qui convient, rentrer, ce serait fouler à nouveau le sol australien, longer les façades sombres de Pitt Street, pousser la porte de la maison où j’ai grandi, rentrer, ce serait le sourire des miens.
Je m’insère, seul blanc ou presque à déambuler ici, dans la pénombre factice du marché comme dans un rêve mou, ni ici ni ailleurs, je m’approche d’un étal où j’ai mes habitudes, une mère et sa fille, l’une plantureuse, genre dugong, le geste court, gêné, l’œil surplombant la joue grasse et luisante, l’autre aussi sèche qu’un phasme, au sourire tout en gencives roses.
Wan popo, lui dis-je, en montrant du doigt les papayes.
La mère marmonne, la fille s’exécute avec lenteur, les yeux embarrassés par une autre réalité. Je sors de ma poche quelques pièces que je lui tends, mais qu’elle ne saisit pas. Je me retourne, conscient qu’il se passe quelque chose derrière moi. Je passe en une seconde, en un geste, de l’immobilité au mouvement. Celui de la foule qui m’entoure et me presse, prise d’un tournis que je ne m’explique pas. Elle m’enlève de l’étal. C’est un déplacement incontrôlé qui m’emporte, j’essaie de résister, d’aller à contre-courant, mais c’est impossible. Je renonce, comme souvent, et me laisse entraîner par cette force qui me rappelle amèrement combien je suis devenu faible. Je suis ainsi malmené, conduit, presque étouffé, jusqu’à la place, au pied du vieux banian qui la remplit toute. D’où je suis, je ne vois rien. Mon voisin s’appuie sur mon épaule pour s’élever un peu. Un autre saute à plusieurs reprises, juste devant moi. Soudain, la bousculade que rien ne devait arrêter cesse. Le silence s’abat comme une lame. Une minute, deux peut-être… Une voix s’élève. Chacun retient sa respiration, arrêté dans ce qui doit être l’écoute d’une révélation extraordinaire. L’homme parle en langue des plateaux. Je n’ai pas assez de connais­sances pour le comprendre et d’ailleurs il ne me parvient que des bribes de son discours porté ou déporté par le vent qui s’est levé. « Quoi ? Quoi ? Que dit-il ? » demande une femme chargée d’un nouveau-né qui tète son sein long au jeune homme qui se tient toujours accroché à moi.
— Une tête. Ils ont trouvé une tête et des pieds dans l’arbre, des os aussi dans un morceau de tissu, un tee-shirt Coca-Cola, répond-il.
Je sens mon estomac se retourner, ma peau s’horripiler. Je dois être plus gris que blanc.
— La tête, c’est celle d’un petit homme, il n’avait pas l’âge de porter les plumes. On lui a arraché les yeux, continue-t-il, sans que la femme ait demandé autre chose.
Elle a le regard vide, je crois la voir se rétrécir autour de son bébé.
Je vacille, écœuré par ce que j’imagine des restes de l’enfant, et le jeune homme me retient. Il comprend que je suis assez mal en point et passe son bras sous le mien pour me soutenir.
— Kalûûa, me dit-il, je m’appelle Kalûûa. Et toi ?
Je balbutie.
— Harry.
— Ah ! C’est toi, le man Ostrelia qui achète les boucliers ?
Je hoche la tête, sans force.
— J’en ai un beau à te vendre.






CHAPITRE I
   


Le jour se lève, des flèches de lumière traversent les persiennes et percent l’obscurité de la chambre. Elle est assise, adossée à ses oreillers, pâle, immobile, sa main froide posée sur moi, l’autre tenant ce marque-page qui fut son fidèle compagnon de lecture pendant tant d’années. Pour la première fois, la douce chaleur du matin qui emplit la pièce pour lui redonner vie glisse sur elle sans la réchauffer, laissant sur son corps comme un linceul invisible. Je veux me persuader que sa main sur moi est rassurante, mais mon corps tout entier lutte contre le poids qui me confirme l’inéluctable. La sentir bouger. Croire encore à l’impos­sible. Espérer que cette main, dont je connais la peau parcheminée, les veines saillantes, les moindres défauts, a encore un souffle de vie pour me rassurer, me prendre, m’ouvrir, et faire avec le jour qui se lève un nouveau pas ensemble.
Un lourd silence emplit la chambre et s’y prélasse. Dehors, les oiseaux s’accaparent la campagne et turlutent à l’envi pour annoncer le jour. Dans la pénombre de la pièce, le seul signe de vie est le battement régulier de l’horloge. Témoin inexorable du temps qui passe, elle égrène les minutes sans que rien ne bouge. La vie s’est enfuie. Je pleure des larmes d’encre, mes mots se brouillent, mes phrases se troublent. La seule issue à mon chagrin est de rouvrir dans le couloir du temps la porte de mes souvenirs et de revenir au tout début de notre histoire, de fouiller dans son enfance pour la raconter, déflorant notre intimité, dans un geste ultime pour retenir sa vie. Tellement de mots me viennent pour magnifier cette histoire, que j’ai peur d’en tarir la source avant même d’avoir fini de l’écrire, peur que les talents d’écrivain que je m’octroie ne soient pas à la hauteur de notre passion. Mais je veux essayer. Je dois sortir de l’ombre pour nous exposer à la lumiè­re, révéler notre liaison au grand jour pour que la mort n’ait pas de prise sur elle.

*

Elle avait quatre ans et demi, et notre rencontre aurait pu être aussi courte que le jet d’une étoile filante… Elle luttait en effet depuis plusieurs semaines contre la maladie, et ses jours étaient en danger. Atteinte d’une diphtérie, son petit corps fragile avait du mal à se battre, sa gorge était obstruée par des membranes qui rendaient difficile sa respiration, les piqûres qu’on lui faisait dans le ventre la terrifiaient, et la forte fièvre la laissait exsangue. Le pessimisme des médecins et l’odeur prégnante des médicaments rendaient l’ambiance nocive pour toute la maisonnée. C’est pendant cette période peu propice que je rentrai dans sa vie, offert à la petite malade pour lui donner du courage et l’aider à chasser l’ennui. Ce premier contact est toujours pour moi une sensation étrange et puissante, mais je n’aurais jamais pensé à cet instant que je compterais autant pour elle et que la place qu’elle prendrait dans ma vie n’aurait d’égale mesure que l’amour que nous aurions l’un pour l’autre. 
Je n’aime pas être offert aux jeunes enfants. Trop souvent ceux-ci vous maltraitent, vous déchirent en tournant les pages, vous jettent par terre sans raison, et, jouant les apprentis Van Gogh, se mettent à vous enluminer de gribouillages, griffonnant avec tant d’énergie que la peau et la chair des pages ne résistent pas à l’assaut de leurs crayons dont ils se servent avec délice. Et si leur chef d’œuvre n’est pas à la hauteur de leurs exigences, ils gomment avec force et détermination, laissant dans le papier une bouche béante, aux lèvres irrégulières et duveteuses, offrant, dans un sourire forcé, un triste croissant de la page suivante. Il faut voir leurs petits visages ravis quand ils tiennent dans les mains une page qu’ils arrachent et déchirent avec délectation, jouissant du cri de la feuille qui se fend en deux. D’autres, plus brutaux, nous ouvrent et nous écartèlent jusqu’à ce que nos dos se séparent, laissant dans les mains de l’enfant triomphant des vestiges de ce que nous avons été. Combien de mes ancêtres ont péri ainsi, sous les armes de ces impitoyables guerriers, subissant les pires sévices dans ces petites mains innocentes, nous laissant blessés, défigurés, déchirés, amputés des plus belles pages de notre existence ! J’étais prêt pour le sacrifice, courageux, lucide, et résigné à subir le pire.
Mais le pire ne vint pas.
Quand elle défit le papier qui m’enveloppait, je sentis, sous ses mains, que quelque chose de différent se passait. Elle prit son temps, essaya de défaire le nœud, puis, aidée par sa mère, me déshabilla de mon manteau de papier, et avant que je n’aie pu comprendre ce qui m’arrivait, je me retrouvai nu dans ses mains. Exposé à son regard inquisiteur, le vif incarnat de ma couverture trahissait ma gêne, et c’est dans le plus simple appareil que j’atten­dis le verdict de ce jury en herbe, essayant, avec le peu de fierté qu’il me restait, de résister à l’assaut de ses prunelles curieu­ses et indiscrètes. L’insistance de ce regard.
Et la magie opéra.
Malgré son état de consomption, sa peau diaphane, son souffle court, un sourire illumina son visage et sa joie fut si intense que pendant un instant on put croire que la maladie l’avait quittée. Elle me serra dans ses bras un long moment, puis relâcha son étreinte. Je ne savais pas quoi attendre de ce moment d’effusion. Elle, comme pour prolonger le plaisir, continua tranquillement son exploration. Elle me toucha, me contempla, me retourna dans ses mains, m’approcha de son visage et ferma les yeux pour me sentir, ensuite, tout doucement, elle m’ouvrit. Je vis, dans ce regard, la fierté de posséder un livre pour la première fois. Elle continua de me feuilleter. Ses yeux caressaient chaque page, mais ils étaient remplis de tellement de désir, tellement d’avidité, tellement d’envie, que je fus rassuré de savoir que j’étais fait de papier et que ma petite cannibale ne pourrait pas me dévorer. Cepen­dant un trouble m’envahit, un frisson inconnu me parcourut. Je me pris à supplier que rien ne vienne mettre fin à un début aussi intense. J’étais prêt à prendre le risque d’être sacrifié dans ses menottes pour ressentir encore une fois ce séisme au fond de moi. Je ne la connaissais pas, mais les minutes chargées d’émotion que je venais de vivre me mettaient sous sa coupe, j’étais prêt au grand frisson, même si c’était sans lendemain et si je devais en sortir meurtri. Après m’être laissé détailler et examiner sous tous les angles – le maquignon ne regarde-t-il pas les dents du cheval avant de faire affaire ? –, je sentis que j’avais gagné la moitié de la partie. Mais sa curiosité la poussa à savoir ce que j’avais dans le ventre.
Assise dans son lit, elle demanda à sa mère de me lire, et pour la première fois j’entendis sa voix. Faible et ténue, mais claire et volontaire. 
« Maman, raconte-moi, s’il te plaît. »
Celle-ci, le visage émacié par les nuits passées auprès de l’enfant malade, épuisée de retenir la vie et de continuer pour ses autres enfants à faire semblant, posa son ouvrage. Elle me prit dans ses mains et s’installa à la tête du lit, son bras entourant les épaules frêles de sa fille. Elle lut l’histoire, doucement, prenant son temps, n’oubliant pas de montrer les images qui donnaient vie au texte. Le silence se nourrissait de cette voix maternelle, la laissant rebondir dans la maison vide de bruits. Une mouche collée à la vitre retardait son envol, hypnotisée par cette mélopée enivrante. L’enfant, lovée contre ce corps aimant, écoutait avec attention, ses oreilles et ses yeux grands ouverts, comme si elle devait, dès cette première lecture, tout retenir par cœur, m’avaler tout entier pour mieux me posséder. Tendre moment de partage et de quiétude entre la mère et l’enfant dont je profitais pleinement, me sentant l’acteur principal de cet instant privilégié. Mais vite rattrapée par le travail du quotidien, la mère, à peine la dernière page tournée, retourna à ses occupations, m’abandonnant entre les mains de mon tendre bourreau.
L’enfant, restée seule, recommença à me feuilleter. Le regard qu’elle portait sur moi était plus acéré, plus intense que toutes les mines de crayon que j’aurais pu connaître. Bien sûr, il ne déchi­rait pas le papier, mais il me laissait le cœur frémissant, le corps ébranlé par ce que je lisais dans ses yeux. Je savais que j’étais en train de rentrer dans sa vie, cette vie qui peut-être allait la quitter. Quel chemin ferions-nous ensemble ?
Dans l’après-midi, quand ses quatre frères et sœurs rentrèrent de l’école, elle leur montra « son livre », sans qu’ils aient le droit de m’approcher ni de me lire. Ils devaient me regarder avec les yeux… C’était tout le temps ce qu’on lui disait : « Ne touche pas, regarde avec les yeux. » Le sourire qui illuminait son visage avait un goût de triomphe et de revanche. Ils avaient des livres qu’elle n’avait jamais le droit de toucher, ils disaient toujours qu’elle était trop petite… Et bien, elle avait décidé qu’ils seraient trop grands pour le sien ! Sa joute verbale me fit sourire. Quelle drôle de fillette ! Je n’étais pas peu fier de cette attitude de possession et d’exclusivité, de la forteresse inexpugnable qu’elle avait construite pour me protéger, mais je savais aussi que j’étais à sa merci. La maison, à nouveau remplie de bruits et de conversations, ne la concernait pas. Personne ne pouvait la distraire de sa nouvelle acquisition, même les supplications et les chantages de son frère ne la firent pas céder. Il dut battre en retraite, non sans l’avoir traitée de méchante et d’égoïste. Quand la lumière du jour finit par se fatiguer de briller, après m’avoir présenté avec fierté à son père, elle s’endormit en tenant dans ses petits bras fragiles son livre et son ours en peluche, vieux compagnon de route.
Son quotidien devint mon quotidien.
Les jours s’écoulaient. J’étais plus un objet qu’elle possédait qu’un livre qui la distrayait. Sa maladie la maintenait dans un état de faiblesse qui ne lui permettait pas de faire grand-chose. Languide, elle nous installait, son ours et moi, à côté d’elle dans son lit, suçait son pouce, enroulait inlassablement ses cheveux autour de son doigt, et notre seule présence déjouait l’ennui. Seules les quintes de toux qui lui déchiraient la poitrine brisaient le silence. Inlassablement, ses yeux parcouraient la chambre. Parfois, ils s’attachaient à la fenêtre, car derrière la vitre, sur le rebord du balcon, un pigeon roucoulait en se dandinant sur lui-même. Elle l’enviait. Il était dehors et libre. L’ours et moi, nous nous disputions l’espace, la place dans son lit et dans son cœur, comme deux jeunes amants rivaux, suspendus au moindre geste de préférence qu’elle aurait pu avoir pour l’un ou pour l’autre. À quatre ans et demi, elle avait déjà deux amoureux transis. Si j’osais, et avec tout le respect que j’ai pour elle, je dirais que nous avons passé notre première semaine au lit à trois. La dualité des sentiments que je garde de cette période me laisse songeur. Je savais sa vie en suspens et chaque minute passée avec elle était pour moi une minute de félicité. Elle avait élu domicile dans un coin de mon cœur. Ne lui offrir que ce coin de mon cœur me semblait plus prudent. L’inconnu et la précarité de sa vie retenaient encore mon enthousiasme et mon élan. Le peu qu’elle m’avait offert m’avait tellement transporté que je n’imaginais pas devoir y mettre un terme.
La fin de l’après-midi la trouvait en larmes, l’heure du médecin et de la piqûre approchaient. La pluie, solidaire, faisait écho à ses pleurs. Ces pleurs qui la laissaient épuisée. Aussi, la nuit qui s’installait la trouvait-elle triste et secouée de sanglots. Cette nuit serait hantée comme les autres d’un homme au manteau et chapeau noirs qui la poursuivait, rêve récurent qui la harcela toute sa vie. Elle s’endormait, nous tenant tous les deux dans ses bras. Sa mère me tirait doucement, sans la réveiller, pour me poser par terre près du lit, la laissant tout entière dans les bras de mon rival. J’étais humilié et mortifié. Pourquoi me faisait-on dormir à la dure, pendant que ce gros ours inutile et pataud dormait dans ses bras ? Qu’avait-il de plus que moi pour avoir ce privilège ? Celui de lui appartenir depuis plus longtemps ? Mais je savais que si j’avais perdu une bataille, je n’avais pas perdu la guerre, et que si je m’y prenais bien, le temps me donnerait vainqueur. Je posais encore une fois mes yeux sur elle. Son visage hâve était paisible, elle respirait doucement. J’aurais tant voulu savoir quels rêves se cachaient derrière ses paupières closes, et si j’y avais une petite place.
Le matin, la lumière qui passait à travers les barreaux du lit dessinait sur son corps endormi des ombres rectilignes, prison imaginaire caressant sa peau. À peine réveillée, les quintes de toux la secouaient à nouveau, soulevant avec violence sa petite poitrine. Malgré sa grande faiblesse, elle me cherchait près de son lit et me reprenait avec elle. La sensation de ses mains sur moi était douce et enivrante, un tendre bonjour matinal. Je devenais alors, pour la journée, comme le prolongement de sa main. Elle m’emportait partout comme si le seul fait de me poser pouvait nous séparer.
Et puis contre toute attente, laissant les médecins perplexes et ses parents comblés de joie, elle se rétablit. Un matin, les membranes dans sa gorge avaient disparu, la fièvre était tombée et un peu de rose teintait ses joues transparentes, donnant à l’espoir une teinte nouvelle. L’air sembla plus léger et la lumière plus vive, comme si on y avait pulvérisé un peu de gaieté et de couleur. En quelques jours, la vie reprit le dessus d’une manière spectaculaire. Elle recommença à manger, ce qui lui était auparavant difficile avec sa gorge obstruée, elle se remit à marcher, mais elle gardait une paralysie du voile du palais qui l’empêchait de parler et il lui fallut plusieurs semaines pour réapprendre à communiquer correctement. Mais ce babil provisoire ne nous empêchait pas de nous comprendre, la communication entre nous se situant bien au-delà des mots. Ce rétablissement, inimaginable quelques jours auparavant, cette guérison que j’avais tant désirée, me laissait aujour­d’hui dans un état d’inquiétude et de désarroi. Le fait qu’elle redevienne une petite fille pleine de vie n’allait-il pas rompre le charme entre nous ? Notre relation n’était-elle pas une illusion qui allait disparaître quand elle allait retrouver ses jeux d’enfant ? Le début de notre histoire avait-il des bases solides ? La maladie n’avait-elle pas tout faussé en cachant un bourreau derrière la petite malade ? Les forces qui lui faisaient défaut n’allaient-elles pas lui permettre de me martyriser comme bon nombre d’enfants le font si souvent ? Autant de questions que je me posais comme si ma vie en dépendait. Cette enfant avait pris en peu de temps une place dans ma vie, me laissant comme dépen­dant de ce petit bout de femme, perdu à l’idée que tout n’était peut-être qu’une imposture. Depuis que je lui avais été offert, à part la lecture faite par sa mère, notre relation me semblait matérielle. Elle ne s’intéressait à moi que par le fait de me posséder. J’étais à elle. J’étais son livre. Allait-elle passer à côté de tout ce que j’étais prêt à lui apporter et à lui offrir, au-delà du simple objet ? Je trépignais de toutes mes feuilles de ne pouvoir rien faire, mais je savais que c’était à elle de me découvrir autrement. Allait-elle comprendre un jour en m’ouvrant que je pouvais cacher des trésors, être un univers de découvertes, une mer de plaisirs, une montagne de savoirs ? Je devais patienter et deviner qui se cachait derrière cette petite fille à la fois chétive et tenace.
Et la vie continua.








I



Les clodos ne fournissent pas vraiment un « service » 
à proprement parler, mais, s’il fallait qualifier 
ce qu’ils fournissent en leur attribuant un rôle social 
discernable, la description la plus flatteuse serait peut-être qu’ils nous font sentir que nous faisons partie 
d’une civilisation. Ils sont intégrés au paysage urbain, 
ils nous rappellent combien la vie est dure, et ce sont 
des modèles de courage. Ou du moins, ils pourraient être des modèles de courage s’ils n’étaient pas si foutrement sans-gêne. 
Comment peux-tu avoir oublié que tu venais de me parler, vieille femme ? On ne peut pas dire que tu sois débordée 
de responsabilités professionnelles ni bombardée de stimuli, ces dix dernières minutes, tout ce que tu as fait, c’est demander du poulet gratuit à des passants. Est-ce trop te demander 
que de te souvenir que je t’ai déjà refusé la charité ? 
Es-tu obligée de me traiter en parfait étranger ? En tant 
que membre de la même civilisation, ne suis-je pas en droit d’attendre la courtoisie d’un regard entendu quand 
tu me demandes du poulet pour la seconde fois ?
C’est ça le problème avec les sans-abri : 
pour eux, nous ne sommes que des numéros.

Chuck Klosterman, Sexe, Drogues et Popcorn
(éd. Naïve, 2007)


Clochard 1
Boiter, c’est minable. Tu vois, je préfère carrément être cul-de-jatte.

Clochard 2
Boiteux, c’est naze, on est d’accord. Mais cul-de-jatte… Sérieux ! Cul-de-jatte… Pour le coup, c’est ridicule ! Même pas vraiment un nain, même pas vraiment un handicapé puisque tout ce qu’on voit, ça peut bouger… Non… Pas cul-de-jatte. (Gorgée de bière.) Manchot, ouais. Manchot, sérieux, c’est la classe.

Clochard 1
Mmm…

Clochard 2
Attends, t’hésites ? Sérieux ? « Cul-de-jatte »… Rien que le mot… Ça inspire pas le respect. Tu crois que les gens vont aller penser que tu t’es battu contre un minininja qui t’a tranché les cuisses avec son katana ? Ou que t’as sauté, héroïque, par-dessus un hélico en plein vol ? Non, mon pote. Cul-de-jatte, ça pue le minable accident de voiture ou de circulation sanguine ou de presse d’usine, rien de foli­chon… Le truc le plus haletant que les gens peuvent imaginer en voyant un cul-de-jatte, ça doit être des lacets coincés dans un escalator. Alors que manchot, là, tout le monde hallucine ! Mais comment t’as pu paumer tes deux bras, mec ? Putain, le mec il perd ses deux bras ! Genre « un lui a pas suffi, il a continué à faire le con, on l’avait pourtant prévenu, mais allez, voilà, plus de bras du tout, c’est fait, t’as gagné maintenant, va, tête brûlée ! »

Clochard 1
Y a des casse-cous, c’est sûr… (Gorgée de bière, silence.) Manchot des deux côtés, ça peut arriver comment ?
Clochard 2
J’ sais pas… Une moto trop puissante qui t’arrache cash au démar­rage, tu restes sur place, tes bras sont à deux cents mètres de là, sur le guidon. Ou bien t’es à pied, coincé au milieu de deux voies ferrées et un train passe de chaque côté. Ou bien ta copine perd une boucle d’oreille au restau dans un bassin de piranhas, tu mets une main, hardiment, ils partent avec, tu mets l’autre pour récu­pérer la première et hop ! hop ! hop !... Ou bien tu réalises soudain que la flaque dans laquelle tu fais tes pompes depuis tout à l’heure, c’est de l’acide sulfurique qui te dissout les biscoteaux, t’as juste le temps de rouler sur le côté. Ou bien t’es dans un canyon, tu portes un bon débardeur en cotte de maille avec un casque super­solide et les vautours qui t’attaquent ne peuvent emporter que tes bras. Ou encore tu dors en tenue de camouflage par terre, les bras écartés, dans la savane, pas de bol, un éléphant s’assoit sur toi, mais pile-poil droit tu vois, pile t’as les bras sous chacune de ses fesses et le nez dans…

Clochard 1
Ou bien des piranhas.

Clochard 2
J’ l’ai dit déjà.

Clochard 1
Ah bon ? (Gorgée de bière.) Les piranhas, c’est ultraviolent. Trop stressant ! Respect aux manchots, si c’est ça.

Clochard 2
Grave ! L’état de manchot, c’est... extrême. C’est une ambiance très spéciale, ça se voit, ils ont le visage en colère. Doit y avoir une philosophie énervée des manchots… Écoute : Le Manchot rebelle. Ça va bien ensemble, non ? Logique.

Clochard 1
Ouais… Manchot, à la rigueur… Admettons. Mais pas boiteux. Non. (Gorgée de bière.) Ah ça ! Boiteux, jamais. Non ! J’ suis pas un traître.

Silence. Deux goulées chacun son tour de cette bière extorquée à des étudiants bohèmes (mais fortunés) sur les rives du canal Saint-Martin (Paris).

Clochard 2
T’imagines le titre au ciné ? Le Cul-de-jatte rebelle. Non, sérieux… Pas possible, c’est pas crédible, t’es d’accord ? Ou alors, pour une parodie comique.

Clochard 1
Le Boiteux rebelle, c’est encore pire. Pfff ! Les boiteux, c’est jamais rebelle, enfin… Que pour sa propre gueule, quoi, t’as compris. Tu sais direct qu’ils vont te trahir. Sûr. Direct.

Clochard 3
Mais vous allez arrêter de dire des conneries tous les deux ?

Clochard 1
Oh la la ! On peut plus débattre ? On t’a vexé ? T’es boiteux, Élie ?

Clochard 3 
(qu’on appellera donc Élie. Enchanté. De même.)
Mais non, je ne boite pas…

Clochard 2
Bah alors, qu’est-ce qui t’ chiffonne ? Qu’on respecte les manchots ? T’es plutôt du côté des culs-de-jatte toi, c’est ça ? T’aimes pas les manchots.

Élie
Si. Je respecte les manchots. Je pense que quelqu’un qui supporte l’humiliation de se faire torcher par autrui, quotidiennement, sans espoir que cela change jamais, sans espoir de pouvoir rendre la pareille un jour autrement qu’avec la langue, ce quelqu’un a forcément quelque chose à nous apprendre.

Silence. Gorgées de bière (toujours la même).

Clochard 1
Dégueulasse.

Clochard 2
C’est vrai… Élie dit jamais de gros mots, mais c’est un dégueu­lasse. Le pire dégueu.

Élie
Et voilà ! Je vous avais dit que ce débat était stupide, vous avez quand même voulu que je participe.

Silence. Gorgées de bière (toujours la même).

Clochard 1
Non ! Mon duvet est encore trempé ! C’est pas sain pour l’hygiène, ça ! Comment veux-tu qu’il sèche, aussi, avec ce canal ?

Clochard 2
Bah ! Déjà, arrête de renverser la bière dessus…

Clochard 1
Toi, tu penses à la bière, pauvre alcoolique, moi j’ te dis qu’ ça sent la pneumonie bien générale, comme pour Nadia. Tu t’ rappelles Nadia, la petite qu’était là au début pis qu’a craché ses poumons ? T’ sais, à l’époque où il y avait des centaines de tentes ici, de chaque côté du canal, y avait la télé partout, tous les gars du campement partageaient la bouffe…

Clochard 2
C’est toi l’alcoolique : le squat est toujours là, tu y habites !

Clochard 1
Ouais, bah ! N’empêche que maintenant, zéro télé, zéro bouffe.

Silence. Gorgées de bière, en vain (elle est finie).



II



Marcel était curé dans sa prime jeunesse, 
mais il aimait le pinard qu’on siffle entre copains,
il avait un penchant très marqué pour la fesse, 
c’est un truc à paumer son grec et son latin.
Un jour il a filé sa soutane aux orties, 
l’alcool avait changé la couleur de son sang,
si bien qu’au bout du compte, il a fini sa vie 
sous un vieux pardessus, dans la rue Saint-Vincent.
Il ne faut surtout pas rire de ceux qui tombent, 
qui n’ont plus de savon, qui n’ont plus de rasoir,
un pied dans la misère et l’autre dans la tombe. 
Il ne faut pas charrier ceux qui font peine à voir.
Marco, qui met à jour sa jambe artificielle 
qu’il installe au soleil au milieu du marché, m’a raconté :
« Dans le temps, j’ai connu la vie belle, 
j’ai voulu faire du cirque et… ça n’a pas marché. »
Joseph, le légionnaire, qu’avait fait l’Indochine, 
qu’avait fait l’Algérie, qu’avait fait tout partout,
 montrait ses cicatrices à longueur de chopines 
et ses photos jaunies, et puis surtout
montrait son képi blanc qu’avait fait tout le voyage, 
qu’était devenu tout noir et qui sentait le mouton.
Quand on a fait l’armée et qu’on a passé l’âge, 
on finit dans un trou et tous les trous sont bons.
Il ne faut surtout pas les prendre à la légère, 
ils ont été souvent ce qu’on est aujourd’hui.
Ça me rappelle un copain qui n’aimait plus son père 
sous prétexte qu’un jour il s’était mal conduit.
Les clochards, c’est un peu ton reflet dans la glace. 
La vie, c’est tout rempli de miroirs déformants.
Un jour on s’aperçoit qu’on ne fait plus surface 
et juste un courant d’air qui glisse entre les dents.

Bernard Dimey, Les Clochards in L’Encre d’après minuit
(Universal Music France/Epm, 2000)



Procédons par élimination. Fabien n’est pas un misanthrope. Fabien n’est l’ennemi de personne. Fabien n’est pas non plus un aventurier. Il préfère voir passer les gens qu’aller chez eux les observer. C’est pour cette raison, entre autres, qu’il s’est installé sur le canal Saint-Martin l’année dernière. Pour rester là, tranquille, mais pas tout seul, à quelques mètres seulement de centaines de passants apaisés par les flots. Pour rester là, digérer le départ de Camille et télécharger la musi­que. Toute la musi­que. Accumuler des preuves de la bêtise et du génie humains. Preuves sensibles qui serviront immanquablement le jour où les réseaux d’informations et les infrastructures judiciaires seront assez performants pour nous permettre d’ouvrir le Grand Procès de l’Huma­nité. Tout le monde contre tout le monde. Fabien a de quoi alimenter le débat, à charge et à décharge, des gigabits de témoignages accablants. On dit tout à travers la musique. Les sociétés avouent leurs pires travers via leurs compositeurs, riva­lisent de talent, crient leur bonheur et compriment leurs révol­tes dans le son. Avec de telles pièces à conviction, des têtes vont tomber. Ah ça ! Ça va être sanglant : tout le monde va gagner, tout le monde va perdre. Mettons les compteurs à zéro. Et recommençons.
Quand on l’allume, l’allumette croit-elle qu’elle va brûler éternellement, riante et risible pimbêche trémoussant sa petite flamme dont elle sait l’utilité (et la beauté) ? Ou bien donne-t-elle vaillamment le meilleur d’elle-même, consciente que ce coup de grattoir sera le dernier, ce feu d’artifice vacillant un bouquet déjà final ?
À quel moment une relation cesse-t-elle d’être une émulation, un encouragement à prendre sa vie en main, pour devenir une confortable excuse au laisser-aller ? À quel moment le célibat cesse-t-il d’être une liberté, un encouragement à prendre sa vie en main, pour devenir une confortable excuse au laisser-aller ? À quel moment n’a-t-on plus envie de faire plaisir à l’autre, tout en voulant qu’il reste ? Fabien, devant son ordi, efface une chanson et tire sur son joint. À quel niveau d’usure l’amour se mue-t-il en froid contrat d’assurance-vie ? Tout le temps, en fait. Par instants. Par entailles. Certaines de ces mutilations s’effacent, paraît-il. Il n’y a pas d’âge d’or, il y a rare­ment déliquescence. Le bordel est permanent, agité sans cesse de plus ou moins grosses vagues, agréables ou pas. Dans ce cas, pourquoi se séparer ? Parce que, si l’on peut patauger longtemps côte à côte, on n’est jamais à l’abri de certaines lames de fond, trop fortes, qui nous éloignent à jamais si elles ne nous embarquent ensem­ble. Fin.
Fabien évacue d’emblée les questions de droits d’auteur, ignore ses responsabilités en tant que pirate, méprise les « si tout le monde faisait comme toi »… Fabien télécharge toute la musi­que.

Fabien
Quoi ? Voler ? Voler… de la musique ? Tu te fous de ma gueule ? Je proclame l’accès à toute œuvre universel et gratuit ! Voler qui, au juste ? Les maisons de disques ? Ces aberrations dégueulasses et cupi­des nées de la commercialisation de la musi­que en masse – de masse –, prémâchée, sous vide. De gentils mécè­nes ? Des ogres qui ont englouti la création tout entière, oui, l’ont soumise sans vergogne aux règles les plus avilissantes… Franchement, du haut de leur mono­pole, ces comptables nous étouffent les oreilles. S’ils doivent disparaître, personne ne les regrettera. Que leurs employés incapables de voir plus loin que le bout de leur marché ouvrent des friteries hype, lancent une ligne de casquettes ou dénichent les plus rentables séjours en hôtel all inclusive, ça ne les changera pas beaucoup.

Élie
La musique n’est pas une marchandise comme les autres, admet­tons. C’est devenu une industrie majeure, et cela l’appauvrit sans doute d’être sélectionnée, mise en forme et diffusée par des gens dont c’est avant tout le gagne-pain. Leurs intérêts immé­diats, professionnels et commerciaux travestissent forcément la musique. Et après ? (Goulée de bière.) « La musique au peuple », c’est à moi que tu chantes ce refrain-là, gamin ? Je l’ai gueulé avant toi, et d’autres avant moi. Sauf que nous, à l’époque, on en déduisait que chacun devait créer sa propre musique. Reprendre le contrôle, c’est produire local. N’achète pas de disques, enregistre-toi avec tes potes ! Crée ton groupe, réquisitionne le garage des parents, joue sur la place du village, dans les bars et pour les anniversaires… Vous avez vrillé ça en « Britney Spears est gratuite sur le web » ! Génial.

Fabien
Nous leur prouvons que d’autres systèmes de production et de diffusion sont possibles. Inévitables. Déjà là.

Élie se marre, fait tournoyer un peu sa Chouffe dans son gobe­let plastique. Il est gêné quand son jeune interlocuteur – qui partage avec lui une bière, tous les jours, à 19 heures, depuis maintenant deux ou trois mois – parle comme un con.

Élie
« D’autres systèmes de production et de diffusion sont possibles. » Ça sonne bien, ça résonne comme du Bové. Ça t’évite surtout d’appro­fondir et, en plus, ça transcende ton statut de voleur en celui, plus romantique encore, de révolutionnaire. C’est une belle trouvaille… Ou une bonne reprise.

Fabien
Qui te parle de révolution ? Justement, je te dis que ce n’est rien ! Télécharger n’est ni mal ni bien, c’est possible. Je n’ai pas l’impression d’être un rebelle ni d’ajouter à la somme des misères du monde. Putain… Un millier de types dorment sous des tentes devant ma porte ! Ils campent ici, en plein Paris et en plein hiver, taxent mes clopes et crachent leurs tripes ! Pendant ce temps, d’autres se font du pognon avec de la musique de supermarché… Tant mieux pour eux. De mon côté, j’ai réuni un trésor de sons en me connectant à tous les ordi­nateurs du réseau, je compte bien en profiter et en faire profiter. Je ne me suis pas inventé cette mission, tout est là, sous mes yeux, offert. Des technologies que je n’ai pas inventées et des machi­nes vendues à grand renfort de pub m’offrent une liberté d’accès infinie à la profusion culturelle mondiale. Youpi, point barre.

Élie finit sa bière, reste concentré sur son gobelet comme s’il boudait.

Fabien
Qu’est-ce que tu me reproches ? Je ne compte pas me faire de pognon avec ma bibliothèque sonore exhaustive. Je vais la distribuer gratos, tu comprends, la copier sur tous les disques durs qu’on m’amènera. D’abord des potes, puis des amis d’amis d’amis, puis de parfaits inconnus repartiront, reconnaissants d’avoir trouvé en une seule fois toute la musique, triée, classée, illustrée et notée.

Élie renifle. Un petit coup seulement.

Fabien
Je t’ai énervé. Je ne sais pas pourquoi, mais je t’ai énervé. Un disque, encore, je comprends qu’on ne veuille pas le prêter… On mythi­fie les vinyles, mais chaque CD aussi est vivant. Soit on a sali la pochette lors d’une soirée précise, soit on l’a toujours vu dans la bibliothèque de son père, soit on nous l’a offert à un anni­versaire, ou encore un douanier l’a fendu, persuadé qu’un joint était caché à l’inté­rieur du boîtier. Toutes les raisons sont bonnes pour s’attacher à un objet. Mais des données numériques ? Ce n’est même plus une question de propriété… Juste d’égalité d’accès. Allez, souris, je nous remets une Chouffe. T’as ton gobelet ?

*

Quant aux artistes, leur demander s’ils acceptent de figurer dans la bibliothèque de Fabien revient à leur demander s’ils veulent entrer dans l’histoire de la musique. Fabien n’est pas un de leurs fans qui veut éviter de payer leur dernier album. Fabien ne consomme pas de musique ; Fabien inventorie toute la production musicale mondiale, la trie et la rendra bientôt disponible, dans sa resplendissante diversité, en trois clics et un mot clé. Qui se soucie de quelques centimes de droits d’auteur quand il s’agit de figu­rer dans ce panthéon numérique du Son ? Confiez vos créations à Fabien et elles y feront peut-être leur entrée. Alors, gravés sur des millions de disques durs, plus inaltérablement encore que dans le marbre, diffusés de par le monde au sein de cette bible sonore, vos accords feront vibrer l’humanité jusqu’à la fin des temps. Vous préférez peut-être vos trois centimes Sacem ?
Fabien n’est pas un vulgaire pirate, il est celui qui s’y colle.

Clochard 1
Regarde ce con de papillon de nuit qui va se cramer les ailes contre l’ampoule ! Punaise… Aimer autant la lumière et devoir vivre la nuit…

Clochard 2
Ouais. (Silence. Bière. Le papillon grille. Bière.) Soit ça prouve qu’il n’y a pas de dieu. Soit qu’Il est très, très cruel.

Deux, trois coups d’ailes ouatées contre le sol. Cramées. Silence. Bière.

Clochard 1
Soit qu’ils sont plusieurs dieux et qu’ils n’étaient pas d’accord.

Clochard 2
C’est clair que ça sent l’embrouille, un papillon de nuit. Déjà môme, ça te met mal à l’aise. Genre t’as sept ans et tu comprends juste que c’est bien trop symbolique pour que tu…

Clochard 1
Faut dire que c’est moche, aussi.

Clochard 2
C’est vrai que c’est moche. (Silence. Bière.) Peut-être que les papillons de nuit sont des papillons normaux, qui aiment la lumière et le soleil, mais qui se sentent tellement laids qu’ils ont honte de voler le jour. Alors ces papillons-boudins parfois craquent, un soir d’été, aimantés à un spot de terrasse comme un RMIste mal fringué va soudain s’éclater dans une boîte trop chic pour lui. Ils tournent, paniquent, tournent jusqu’à ce que…

Clochard 1
Non, c’est pas des pauvres types, les papillons. Non. Ceux-là, même en poésie, tu ne me feras pas les plaindre ! Ils baisent et ils baisent sans cesse, tes soi-disant boudins ailés ! Ils baisent comme des fous, ils doivent même baiser en volant, tout le temps ! La preuve, c’est qu’il y en a plein de partout des papillons de nuit.

(Silence. Bière.)

Clochard 2 (vexé)
Merci de me laisser finir mes phrases : « Jusqu’à ce que ruine s’ensuive. »

Clochard 1
Ouais, bah ! Ils m’énervent. À baiser avec leur tête de larve poilue, alors que nous…

Clochard 2
Hé mec ! C’est quoi ça ? Me dis pas que c’est quelqu’un qui flotte !

Clochard 1
Ça ? C’est quelqu’un qui flotte. Sûr. Une fille, en plus. (Le corps inerte s’éclaire et s’éteint au rythme des reflets des réverbères sur le canal.) Une jolie, en plus.



III


[Le fou] a renoncé à notre raison, 
comme le clochard à nos biens.
Tous deux ont trouvé la voie qui mène hors de la souffrance 
et résolu tous nos problèmes ; aussi demeurent-ils des modèles que nous ne pouvons pas suivre, des sauveurs sans adeptes.

Emil Cioran, La Tentation d’exister
(éd. Gallimard, 1956)

A comme Anton
Anton n’est pas le plus rigolo des gardes du corps de Ségolène Royal, mais il a tout de même un sacré sens de la blague. Hier, il a indiqué le chemin de l’église à quelqu’un qui lui deman­dait celui de la boulangerie. Plus il rit en se rappelant ce bon tour pendable digne du chenapan pisseur dans les boîtes aux lettres qu’il était à huit ans dans les rues de Minsk, plus il se retient de bouger sa tête qui hoquette, plus son oreillette s’agite dans son oreille, le chatouille à en pleurer de rire qui redouble et le secoue de moins en moins discrètement. Il se mord les lèvres, les mord si fort qu’un fin filet de sang finit par entacher ses dents. Il va exploser. Ce soir, au journal télé­visé, personne ne comprendra pourquoi, quand Mlle Royal affirme devant les caméras que « toutes les alternatives à la prison sont bonnes quand on parle de mineurs », l’imposant garde du corps de la candidate à la candidature socialiste éclate sans ruse d’un énorme rire. Bien sonore. Biélorusse. Rouge sang.

EXTRAITS CHOISIS DE CANAL POLICE :



Jeté à la rue, le corps fait office de sac de couchage, puis de sac de jour, il se salit, s’use plus vite que l’âme, dicte ses conditions, empêche… Comme le malade à l’hôpital ou le soldat blessé, le clochard prend conscience de sa carcasse. Sans biens propres, sans extension matérielle, un clochard a pour seul royaume son corps décati, limitant. Assigné à résidence, l’esprit y survit en sous-marin, sans espoir d’extérieur. Méprisé, nié, replié, écorné, invisible aux yeux des passants. La rue presse du concentré d’être. Sois certain que les vérités qui en surgissent sont des vérités originelles.

*

Élie veut les couper d’un signe de la main, mais les deux larrons sont trop heureux d’avoir un auditoire d'hommes d'esprit. Ils se sentent pousser des ailes de philosophes, peu soucieux du fait qu'on n'en ait jamais vu un seul voler.

*

Les homophobes, par exemple… Un tas de frustrés sexuels, point barre ! Finis, leurs discours rageux, plus crédibles, si tout le monde savait leurs rêves, si tout le monde savait ce qu’ils font, l'été, dans une vilaine forêt, pendant que leur femme prend le thé avec des copines. Tu crois qu'un porteur de drapeau défilerait seul ? Mis à nu, hurlant pour slogan ses pensées secrètes ? Non… Il se calmerait presto s’il devait exprimer sa vraie colère, celle qui ne regarde que lui. Les gens préfèrent se dissimuler derrière des haines communes, t'y peux rien, c’est plus confortable. On leur décrit des ennemis, on leur présente des coupables pour chacune de leurs galères et s’il faut se battre – c’est même l’aboutissement logique de tout cela –, au moins ils ne sont pas tout seuls. Ils sont même très nombreux…

*

Un sac en plastique passe avec une feuille de platane, au ras de l’eau, à peine visibles – ils ont l’amour discret. S’ils franchissent l’écluse, à eux le passage souterrain, ils reverront le ciel à la Bastille. Quel romantique voyage de noces, si ce n’est que la feuille sera décomposée dans quelques jours. Une fois dans l'océan, le sac pourra compter sur ses quatre cents ans de longévité pour la pleurer.

*

Admettons que l’amour véritable existe, qu’il soit cet incontrôlable et total aimantage à l’autre, l’unique. Que vivre après l’expérience d’une allégeance complète ? La main caressant un tronc, les yeux clairs de sérénité brillant comme ceux à qui la nature a transmis ses secrets, Nico répond que la seule issue est d’aimer passionnément aimer. On dirait du Francis Lalanne sans les jambières, mais Nico sait très bien que ce n’est pas si stupide. Ne surtout pas se limiter à un seul être qui obstrue inévitablement et logiquement le champ de vision. Aimer au-delà des gens. Chérir l’infrastructure de l’amour. Une fois le frisson initial (qui peut durer, avouons-le), une fois le frisson initial passé, alors, quoi ?... Recommencer ?... Recommencer, toujours ?


*

Le quatrième choix, le meilleur selon moi, c’est encore d’admettre que l’on ne sait pas, que l’on ne saura sans doute jamais, et continuer.

*

Qui te parle de devoir mourir ? Personne ne doit mourir. On meurt un jour, c’est tout. Laissant une trace que l’on n’a pas calculée. Une trace creusée dès la naissance, sans le savoir. Après la mort, elle se rebouche plus ou moins lentement. C’est tout. Si la mort était affaire de devoir, autrement dit d’obéissance, de sacrifice, de pure générosité, personne ne mourrait ! Moi, par exemple, je reste convaincu que mon heure n’est pas venue. J’ai l'irraisonnée prétention d’avoir encore à faire ici-bas. Que toutes ces années n’étaient qu’un préambule.

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JACKIE

Bien cher toi,
Quelques lignes avant de partir travailler…
Ta visite éclair m’a fait très plaisir. Je n’ai pas eu le temps de te dire que nous serions libres, Paul et moi, pour les vacances de février. Peut-être pourrions-nous te rejoindre à Lille puis faire une escapade en Belgique si vous êtes partants ? Nous aurions ainsi du temps pour faire connaissance avec cette nouvelle copine qui va partager ta vie. Elle a l’air sympa ! Sur la photo, nous la trouvons mignonne. Elle fait des études d’art dramatique ? Tu as piqué notre curiosité. Tu pourrais nous la présenter autour d’un bon repas ? Dans un de ces petits estaminets dont tu nous as fait découvrir le charme ? Après quelques bières, nous serons tous plus à l’aise… Naturellement, on vous invite ! 
Je t’ai trouvé changé, cette petite barbe te va bien. Tu as plutôt maigri, tes examens et ta préparation de stage, sans doute, et… pas mal de soirées étudiantes ! 
Tu as oublié la cafetière italienne que tu as dénichée aux puces. Je t’enverrai un colis dès que nous aurons pressé les olives. J’y mettrai une ou deux bouteilles d’huile, je sais que tu aimes la goûter dès qu’elle est tirée. Je rajouterai un peu de muscat de Beaumes-de-Venise pour tes apéros copains.
Plein de bisous, mon grand ! N’oublie pas de donner de tes nouvelles. Dès que tu connais tes dates et ton lieu de stage, fais-nous un petit mail…

*

Ils ne sont pas venus depuis combien de temps déjà ? C’était le 11 novembre. Les jeunes venaient juste d’emménager. La première fois qu’ils ont découvert l’appartement, ils ont tourné indé­finiment en centre-ville pour se garer. Ils avaient pensé faire la connaissance d’Éliette, mais ils l’ont à peine entrevue. Ses frères étaient de passage à Lille. Ils sont partis tous trois de leur côté. Cette compagne de Lionel, ils ne l’ont aperçue que le temps d’un petit déjeuner.

Cette fin d'hiver est froide. Voici l’immeuble et son arrière-cour. Façade de briques rouges, fenêtres en encorbellement. Cadres de pierres taillées. Deux étages à grimper ! 
Le couloir est gai. Elle a rajouté des tentures marocaines et un mobile de verres colorés au son cristallin. La contrebasse de Lionel est appuyée contre le mur. Lionel les serre tour à tour dans ses bras ! Il embrasse toujours avec démonstration, très spontanément. Jackie adore cette joie de vivre qui déborde. Sa masse de cheveux bruns, coiffés en avant, ses grands yeux noirs, son teint hâlé lui donnent un air indien. Pieds nus, il s’empare de leurs baga­ges et leur ouvre la chambre. Ce soir, les jeunes gens déplieront le convertible du salon. Le lit est bas, couette et taies d’oreiller fraîchement étalées. Ils ont empilé leurs affaires dans un coin pour faire de la place. Ce petit nid d’amoureux la touche.
Éliette sort de la douche.
— Mais regarde-moi ce foutoir ! Il y en a partout ! Tu avais promis de passer l’aspirateur ! Franchement, tu exagères ! 
Lionel rit d’un petit ton gêné.
— Bonjour, Éliette ! 
Bise sur ses joues rebondies qui sentent bon la savonnette. Elle a remonté ses cheveux en un chignon qui n’appartient qu’à elle. Des mèches s’en échappent en un désordre étudié, maintenues par deux peignes. Elle a drapé son cou d’une écharpe de soie verte. Elle a du chic ! 
— Bonjour… Vous avez fait bon voyage ? Ah ! Ce sont des fleurs du jardin, c’est gentil ! 
Paul s’est installé sur le pouf, déjà chez lui. Lionel met les bouteilles au frais. Cela sent le poulet rôti.
Jackie examine la bibliothèque. Elle incline la tête pour lire les titres des livres soigneusement disposés : Le Citron, de Kajii Moto­jirô, La Désolation, de Yasmina Reza, La Mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé… Alignés sur les étagères de bois blanc, les livres révèlent un peu l’âme d’Éliette. Les objets évoquent ses voyages : pipe orientale, poupée mexicaine, photos d’Afrique, béret basque, attachement aux Pyrénées dont elle est originaire, photos d’amis, de soirées entre copains, de randos avec ses frères…
Jackie pense à Alberto Manguel, à ce qu’il écrit dans La Bibli­o­­thèque la nuit : « Ce qui fait d’une bibliothèque un reflet de son propriétaire, c’est non seulement le choix des titres, mais aussi le réseau d’associations qu’implique ce choix. Notre expérience se construit sur l’expérience, nos souvenirs sur d’autres souvenirs. »
Jackie est impressionnée, même un peu intimidée. Lionel adore les polars et les documentaires. Tiens, où sont donc ses bouquins ? 
— Vous pouvez les emprunter si cela vous tente. 
Jackie s’est raidie, ce « vous », il va falloir s’y faire. « Belle-mère », c’est désormais le rôle à endosser ! Elle déteste ce mot tellement connoté. L’équation est simple. Lionel est amoureux d’Éliette, il est parti habiter avec elle. Comme ils n’ont toujours voulu que son bonheur, ils l’ont accepté.
— Maman, Maman ? L’apéro est prêt ! 
Ne pas paniquer pour ce premier tête-à-tête ! Commencer par dire des choses insignifiantes quand les questions se bousculent dans sa tête. Ne pas être atrocement indiscrète ! Comment aller à l’essentiel ? Elle envie la maîtrise, l’assurance de Paul. Elle s’est surprise à observer les familles autour d’elle, le naturel appa­rent de ses amis avec leurs gendres, leurs belles-filles.
Ils boivent un petit blanc très frais.
— Encore un blini ? 
Ils sont délicieux, avec juste ce qu’il faut de saumon et de crème fraîche. Éliette parle de sa rencontre avec le Maelström Théâtre, son expérience de comédienne amatrice, son coup de foudre pour la scène. Il y a de la passion dans sa voix. Lionel la boit des yeux. Son entrain est communicatif. Un sentiment confus de plaisir s’empare de Jackie, elle se détend.
Paul tient le plat tandis que Lionel coupe la volaille.
— Tu travailles avec Philippe ? 
— Oui, c’est le même réseau de paiement informatique. On a un contrat de deux ans avec la SNCF.
— Philippe, c’est l’un de ceux avec lesquels tu étais en coloc à Paris, un grand gars avec un appétit d’ogre ? Il a dû se réjouir de votre installation à Lille.
Paul verse maintenant un rouge cinsault, petit vin bio qu’il affec­tionne.
— Une larme pour moi, juste pour vous accompagner ! 
Éliette a les joues en feu, l’apéritif lui a donné des couleurs. Regard brillant de ses yeux noisette ! 
Beau-père et fils échangent des détails techniques. L’informatique reste obscure pour Jackie, tout comme la voiture. Elle s’en sert sans chercher à comprendre. Typiquement féminin, ce désintérêt ! 
— À propos, vous avez eu la visite de Jacques et Sylvie ? 
— Sylvie est adorable ! répond Éliette avec une certaine exaltation. On a fait une superbalade au lac du Héron. Elle est toujours de bonne humeur, on s’est vraiment bien entendues.
— Ils sont passés nous voir il y a trois petites semaines, ils nous ont raconté. Eux, ils se sont pacsés ! 
Silence de plomb autour de la table. Paul la regarde la bouche ouverte. Pourquoi a-t-elle lâché ce « eux » ? Elle se sent totalement idiote. C’est dans ces situations qu’elle a tendance à gaffer… Belle-mère, voilà, elle vient vraiment d’assumer… Que dire pour rattraper cette bourde ? Pacs, mariage… De vraies préoccupations de petite bourge.
— Je vais chercher le fromage ! 

*

Coucou, Jackie
Je prends cinq minutes pour vous répondre, débordée par les représentations et les cours ! Merci pour vos vœux d’anniversaire ! Lionel m'a transmis le cadeau, merci aussi pour le livre et l'écharpe. Le Roi-Pêcheur, je ne connaissais pas. J'ai lu Le Rivage des syrtes, enfin j'ai plutôt vu la mise en scène que Joël Jouanneau a réalisée à partir d'extraits des œuvres de Julien Gracq, donc, je vais me plonger dedans avec délice.
Encore désolée de ne pas avoir été présente pour votre nouvelle visite à Lille, mais mon père n'était pas bien et j'ai filé à Tarbes pour le retrouver. C'est une ville magnifique, vous connaissez ? Les festayres, il faudra que je vous en parle. À Tarbes, tout me paraît plus coloré qu'à Lille, les rues, les bars, les Casetas. Les rives de l'Adour sont pleines de promeneurs. Mon père et moi adorons nous y balader. Mon père allait mieux. C'était juste un petit coup de blues. Depuis son veuvage et notre départ de Tarbes, mes frères et moi, il se sent abandonné. On était à Pâques et le temps donnait le sentiment d'être en été.
Chance inouïe, on jouait, le samedi, le spectacle, Pars de là à la résidence du Pari. C'est un spectacle de marionnettes que j'étais trop curieuse de découvrir. La compagnie Tara qui le met en scène propose une véritable invitation à sortir de sa bulle pour aller à la rencontre des autres. J'ai adoré ! 
Bon, je parle de moi, mais comment allez-vous tous les deux ? Vous avez dû finalement apprécier ces trois jours de tête-à-tête avec Lionel. Cela a dû vous permettre de vous retrouver. C'est vrai qu'il n'écrit pas beaucoup, ce n'est pas trop son truc. Ça m'a fait du bien de me retrouver en famille, deux de mes frères nous ont rejoints. L'aîné, Lucas, était en Turquie. Le retour à Lille avec son ciel gris a été dur ! 
Dites quand on peut s'appeler, je ne sais plus si vous êtes en vacances ou pas, ou si vous aviez juste le pont. 
Je vous envoie trois photos de nous prises ce week-end au bord de la Deûle. Avec Lionel, on s'est mis à faire du patin à roulettes. Ça nous fait un bien fou, ça réchauffe et c'est plus motivant que le footing ! Il fait toujours gris sur la ville, j'ai du mal à croire que nous sommes fin avril.
Éliette

*

Chers tous deux,
Bon, je tiens enfin un ordinateur avec le clavier français et la ponctuation à sa place. Ces quelques jours à Londres étaient fantas­tiques, mais pour communiquer par mail… ce n'était pas la panacée ! Du coup, je viens de m'acheter un petit ordinateur portable.
Avec ce séjour londonien, Paul et moi nous sommes franchement régalés. Nos amis ont vraiment pris le temps de nous concocter un programme de visites et de balades originales. Dommage que nous n'ayons pu passer par Lille au retour. Vous savez comment c'est avec les billets, on choisit les moins chers, et voilà ! 
J'espère que vous allez bien et que vos projets avancent. Lionel nous a parlé d'un contrat possible en Inde pour Éliette, cet été, en août, je crois ? Est-ce que vous en savez un peu plus sur cette tournée ? Ce serait génial pour vous, même si cela va nous priver de votre venue ! 
Éliette, continue d'envoyer des photos, c'est vraiment sympa de partager un peu votre quotidien. Vous avez vraiment l’air en forme ! 
Je partage en retour des photos prises ce week-end en Camar­gue. Paul et moi y avons fait une excursion à vélo. Le tour de l'étang de Vaccarès est extraordinaire, pas seulement pour les oiseaux. À cette saison, les iris sont en fleur et c'est une féerie de jaune à l'infini ! Désolée pour la photo à l'envers, je ne suis pas très à l'aise avec ce nouvel ordinateur ! 
Jackie

*

— Qu'est-ce qui se passe, tu n'as pas l'air dans ton assiette ? essaie de plaisanter Paul.
Jackie se décide enfin à parler.
— On a à peine vu Lionel et Éliette trois fois cette année et voilà qu'ils partent au bout du monde.
— C'est juste pour l'été ! 
— Il semble que Lionel ait décroché un contrat de deux ans dans une entreprise de jeux vidéo à Delhi.
— Mais c'est formidable ! Éliette va abandonner le conservatoire ? 
— Elle aurait l'opportunité de jouer avec une compagnie inter­nationale qui fait du théâtre nomade. Elle parle du Footsbarn Theatre, une compagnie anglaise qui organise des stages et des ateliers de création avec des artistes locaux. Ils joueraient sous chapiteau.
— C'est original ! 
— Ce n'est pas avec ça qu'ils vont vivre, et puis, si elle est en tournée, Lionel va rester seul la plupart du temps.
— C'est tout aussi important de réaliser ses rêves que de gagner du fric. Si ça ne marche pas, ils reviendront, voilà tout ! 
— Mais Lionel se lance dans les jeux vidéos ? Il est installateur réseau, non ? Ce travail, ce n'est pas vraiment sa partie.
— Il doit avoir envie de tenter une nouvelle expérience. D'ailleurs, s'ils l'ont choisi, c'est qu'il en a les compétences. Tu vois tout en noir, ce soir ! 
Et Paul s'est mis à chanter une chanson de Reggiani en rigolant : 

[Mon fils], mon enfant
Je vois venir le temps
Où tu vas me quitter
Pour changer de saison
Pour changer de maison
Pour changer d'habitudes
J'y pense chaque soir
En guettant du regard
Ton enfance qui joue
À rompre les amarres
Et me laisse le goût
D'un accord de guitare

Tu as tant voyagé
Et moi de mon côté
J'étais souvent parti
Des Indes à l'Angleterre
On a couru la Terre
Et pas toujours ensemble
Mais à chaque retour
Nos mains se rejoignaient
Sur le dos de velours
D'un chien qui nous aimait
C'était notre façon
D'être bons compagnons
Mon enfant, mon petit
Bonne route… Bonne route
Tu prends le train pour la vie
Et ton cœur va changer de pays…

Paul a une voix superbe, Jackie adore l'entendre chanter, même quand il se moque gentiment d'elle, comme en ce moment. C'est vrai que ce voyage la contrarie ou, plutôt, l'inquiète. On met des gosses au monde et les voilà qui filent à l'autre bout de la planète en vous envoyant un mail tous les trente-six du mois, ou pire, une carte postale minimaliste et impersonnelle. Pour leur compagne, on est juste des étrangers. Éliette prend un ton familier dans ses mails, mais elle les fuit en permanence. C'est dingue, ces relations virtuelles ! Jackie, ça la mine, elle le vit mal. Il lui faut toujours faire bonne figure pour ne pas casser la relation qui la priverait encore plus de son fils. Elle en veut à Éliette de ce manque de relations, mais c'est l'indifférence de Lionel qui la blesse le plus. Elle a le sentiment d'être effacée de sa vie.
— Arrête de ruminer ! intervient Paul.
— Quoi ? Mais je n'ai rien dit !
— Tu crois que je ne sais pas ce que tu penses ? Allez, positive. Ils partent au bout du monde, eh bien, nous irons les rejoin­dre ! L’Inde, moi, ça me fait rêver. Tu vas nous dénicher une méthode d'anglais intensif, qu'on se mette tous les deux à niveau. On va se concocter un voyage d'enfer ! Viens, on part à la Fnac chercher des bouquins, un Guide du routard, des trucs comme ça. 
Il a attrapé les clés de la voiture, mon sac, mon manteau et m'a entraînée vers la porte en deux temps trois mouvements. Paul a le chic pour me remonter le moral.
— Delhi, ça se situe où exactement ? 

Vendredi soir, Sean-Bryan et Kelly-Joy, les enfants de Paul, arri­vent. Ils ont des noms tout droit sortis de séries américaines. Quand on connaît leur mère, on comprend mieux. Elle a tout d'une gravure de mode, blonde décolorée, anorexique ou presque, ses centres d'intérêt tournent autour de son look, de sa bagnole et de sa supervilla ! D'accord, moi je suis un peu boulotte pour mon mètre soixante-deux ! Mes cheveux châtains sont plutôt filasse, mais je ne crois pas me tromper en disant qu'avec moi, Paul a un autre genre de vie ! C'est en sortie scolaire qu'on s'est rencontrés. Paul est prof de technologie au lycée professionnel de Carpentras, moi, j'enseigne l'allemand au collège d'Orange, enfin je devrais dire « aux collèges », car avec la raréfaction des élèves dans cette discipline, je fais le grand écart sur deux établissements. On s'était croisés à plusieurs reprises en réunions syndicales, mais c'est durant ce séjour à Berlin que ça a été le coup de foudre ! 
Donc, ce week-end est celui des enfants de Paul. Mes B.E. (beaux-enfants) viennent de moins en moins souvent. Le rythme d'un week-end sur deux et de la moitié des vacances scolaires commence à devenir une vieille histoire. Ils grandissent et ont d'autres centres d'intérêt que les réunions de famille. Bryan a dix-sept ans, Kelly près de quinze ans. Lionel, avec ses vingt et un ans, fait fonction de grand frère. Quand ils viennent, désormais, je me sens moins « envahie », même si Kelly fait encore des crises ados épuisantes. Ils passent la plupart du temps sur leur ordi­nateur, sur leur téléphone portable ou le nez dans leurs cours. À leur arrivée, j'avais jusqu'à présent trouvé le truc pour m'absen­ter. Maintenant, cela n'est plus nécessaire. Le vendredi soir était devenu ma soirée gym. Ça leur permettait, à eux et à leur père, de se retrouver en tête-à-tête, de se raconter leur quinzaine. Quant à moi, ça m’évitait l'excitation de leur arrivée et faisait mieux passer le bouleversement allant avec. Lionel s'entend plutôt bien avec Bryan. Avec Kelly, c'est autre chose. Elle est cyclothymique, cette gamine, assez bouleversée par cette vie de famille recomposée. Elle passe, en un clin d’œil, des cris aux larmes ou aux rires stridents. Quand elle était petite, un jour, elle a lâché : 
— Quand je suis chez Maman, Papa et toi, vous me manquez, j'ai envie de vous voir ! Et quand je reviens ici, d'abord je suis contente. J'aime bien ma chambre en soupente, le fait que tu ne te sentes pas obligée d'y mettre de l'ordre. J'aime surtout me retrou­ver avec les garçons, c'est sympa, ça bouge, mais après, c'est Maman qui me manque ! 
Je les aime, ces gosses, mais en tant que belle-mère, ça n'est pas toujours simple. Il faut assumer, nourrir toute la tablée, être disponible pour les devoirs, être à l'écoute des confidences, savoir se taire pendant les crises. Parfois, il faut feindre l'enthousiasme, enthousiasme de vivre en famille quand je suis rompue de fatigue et que je n'ai qu'une envie, me coucher avec un bouquin en grignotant n’importe quoi ! 
Lionel avait quinze ans quand Paul est venu vivre à la maison. Sa venue, c'est lui qui l'a provoquée. Paul et moi, nous nous fréquentions depuis trois ans. Sa femme et lui étaient séparés. On partait souvent ensemble, en randonnées, à la mer avec Paul et nos trois enfants. Un jour, Lionel en a eu assez.
— Mais pourquoi tu ne viens pas vivre à la maison puisque Maman et toi, vous vous aimez ? Il y a huit ans que mon père est mort. Elle ne peut pas rester seule comme ça ! Avec toi, elle est zen, et puis tu es plutôt chic comme beau-père ! 
Avec les jeunes, les choses sont parfois bien plus simples qu'on ne l'imagine. Ils ne se prennent pas « trop la tête », comme ils le disent si bien. Ils t'adoptent ou pas, sans dramatiser à l'excès.

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Chapitre I

— Alors, Benjamin, que me répondez-vous ? demanda la juge.
En cet après-midi de juin, dans les combles du palais de justice, la petite mansarde qui faisait office de bureau pour le juge des enfants et son greffier était surchauffée. On aurait pu croire que le papier peint défraîchi, auréolé de taches d’infiltrations, avait été collé directement sous le zinc de la toiture, sans aucun isolant. Les crédits du ministère, presque épuisés après le ravalement de la façade, n’avaient pas gravi les escaliers au-delà des bureaux du premier étage et de la présidence. 
Lors de la dernière assemblée générale des magistrats, le président avait consolé ses collègues les moins bien lotis en assurant que la tranche de travaux suivante était prévue, mais pour l’instant sans date. Il avait fait passer le même message au personnel titulaire des greffes, en leur demandant de relayer l’information vers les vacataires. Personne ne s’était fait d’illusions sur ces promesses, d’autant plus que l’on savait le président sur le départ, à la faveur d’une promotion. On avait accueilli avec le même scepticisme ses exhortations à travailler ensemble pour une justice qui devait soigner son image et son exemplarité en montrant au public une façade lisse et sans faille ; le ravalement interne viendrait plus tard.
Certains avaient trouvé la métaphore osée, mais même les syndicalistes les plus actifs n’avaient su qu'opposer à cet appel au renoncement qui leur était adressé au titre du respect dû à leur engagement et de leur dévouement à l’œuvre de justice.
Solange Dupont d’Esteil, juge des enfants, regardait le garçon assis en face d’elle, de l’autre côté de son bureau. Elle le connaissait bien, il faisait partie de sa « clientèle » la plus fidèle, celle qu'elle avait vu grandir en même temps que les mesures de protection de l'enfant cédaient le pas aux sanctions des agissements délictueux de l'adolescent. Elle n'avait guère de sympathie pour les habitués de son cabinet, mais Benjamin était pour elle un cas à part. La première fois qu'elle l'avait rencontré, elle n'était pas encore sortie de l'École de la Magistrature. C'était pendant un stage en juridiction. Le juge qu'elle assistait avait renouvelé le placement de l'enfant en famille d'accueil, rejetant par la même occa­sion la demande de la mère qui cherchait à reprendre son fils.
— Voyez-vous, lui avait-il dit, la mère est une pauvre fille qui présente des carences éducatives telles que si on lui rend l'enfant elle sera incapable de le maîtriser. Je ne lui donne pas six mois, dans ce cas, pour tomber dans la délinquance. En famille d'accueil, ça demandera un peu plus de temps…
Solange Dupont – elle n'était pas encore mariée alors à son collègue Raymond d’Esteil – s'était récriée. Elle n'épousait pas cette carrière pour s'accommoder d'histoires écrites à l'avance. Elle le faisait pour infléchir le cours des choses, pour qu'avec son aide, les enfants défavorisés échappent au destin qui leur paraissait tracé.
— On en reparlera dans dix ans, avait souri le juge. Si, entre-temps, vous n'avez pas opté pour les expropriations ou la surveillance du registre du commerce.
Quand, deux ans plus tard, elle avait pris le poste, elle avait dû constater que les pronostics de son prédécesseur étaient en passe de se vérifier. Elle s'était rebellée. Convaincue que la fatalité naît du renoncement, elle avait redoublé d'efforts. Au lieu de se contenter de simples admonestations, elle avait chaque fois assorti celles-ci de mesures de suivi éducatif et psychologique. C'est d'ailleurs la psychologue qui lui avait donné quelques-unes des clefs du comportement de Benjamin. Quand elle lui avait fait part de sa difficulté à communiquer avec le garçon, elle s'était entendu répondre :
— J'ai eu beaucoup de mal moi-même à ouvrir un dialogue, et je ne suis même pas sûre que l'on puisse qualifier ainsi les quelques échanges que nous avons eus, quand il m'est arrivé de retenir son attention. C'est quelqu’un qui vit dans son monde à lui, celui de sa banlieue, de ses copains. Il ne veut rien entendre du nôtre. Je pense même qu'il refuse ce qui lui permettrait de communiquer. Peut-être par crainte de perdre son identité. Mais je lui ai trouvé des facultés de raisonnement, de la réceptivité, et même un vocabulaire assez étendu, quand j'ai réussi à le faire parler. Beaucoup d'amour-propre, aussi. Il est dommage que sa scolarité ait été négligée à ce point.
Plusieurs années après, ces paroles revenaient à l'esprit de Solange Dupont d’Esteil, tandis qu'elle cherchait en vain à croiser le regard de son interlocuteur. Ce n'était plus tout à fait un adolescent, désor­mais, ni tout à fait encore un homme. Il était de taille moyenne, mince encore, et l'on hésitait à choisir ce qui, de la fragilité ou de la force, dominait en lui. Suffisamment agile, en tout cas, physiquement et intellectuellement, pour prendre moins de coups qu'il n'était capable d'en donner. Il avait un visage régulier, lisse, le front barré par une mèche sombre qui tranchait avec le reste de ses cheveux châtain très clair, souples, très drus, mais taillés court. Son regard brun vert aurait certainement retenu l'attention par son acuité, si le garçon n'avait repoussé l'intérêt de ceux qui l'approchaient par un rictus méprisant, affiché en permanence.
Pour l'instant, il gardait la tête baissée, laissant ainsi la magistrate contempler librement celui qui, pour elle, ne symbolisait même plus un échec. Elle ressentait seulement un peu de nostalgie au souvenir des illusions du jeune juge qu’elle avait été et savou­rait leur douce amertume pendant que se prolongeait le silence.
Les vêtements de Benjamin laissaient à désirer. Ils dénonçaient la précarité de sa situation. Son jeans montrait plusieurs accrocs ; manifestement, il ne s'agissait pas de déchirures volontaires. Quant à son blouson, il relevait des invendus de friperie. Comment d'ailleurs pouvait-il porter un blouson, même léger, par cette chaleur ? 
Aucun mouvement, aucun signe ne permirent à Solange Dupont d'Esteil de savoir si le jeune homme avait seulement conscience de l'examen dont il était l'objet. Il gardait les yeux obstinément fixés sur la pointe de ses baskets usées aux lacets défaits. Finalement, elle tourna la tête et échangea un regard avec l’avocate, qui feuilletait un dossier posé sur ses genoux. Probablement celui qu’elle lui avait indiqué devoir aller plaider devant une autre juri­diction, après l’audition de Benjamin. Aucun secours à espérer de ce côté. Elle se rendit compte qu’elle jouait nerveusement, depuis un moment, avec la chaîne d’or qui barrait son chemisier, et arrêta son geste, reposant ses mains jointes sur le procès-verbal qu’elle venait de lire à haute voix.
— Alors ? dit-elle à nouveau, sans conviction, de plus en plus certaine que le jeune homme resterait muré dans son silence.
Après dix ans de métier, elle n’était plus du tout sûre que la meilleure image de la justice fût celle de la façade de ses palais ou de l’hermine de ses notables. Ce garçon, en face d’elle, n’avait pas vu les colonnes néoclassiques et leur fronton de marbre quand il traînait dans sa banlieue, ni même quand le fourgon cellulaire avait pénétré, à l’arrière du bâtiment, dans le garage en sous-sol. Quant à l’apparat des audiences, il pouvait d’autant moins s’en trouver impressionné qu’il n’avait jusqu’à présent comparu, et pour cause, devant aucune haute juridiction de majeurs. Son dossier et sa date de naissance promettaient que cette lacune serait bientôt réparée.
Pour ce qui la concernait, cela faisait huit fois qu’elle se retrou­vait en présence de Benjamin, mais le curriculum vitae pénal du jeune homme était beaucoup plus garni. Elle avait conscience de l’échec judiciaire et social que cela représentait, de l’impossibilité dans laquelle elle s’était trouvée de pénétrer la carapace de refus et d’hostilité du garçon. Elle avait voulu lui jeter quelques filins auxquels se raccrocher. Mais pourquoi, en effet, les aurait-il saisis ? Il n’y avait rien, dans l’image qu’il pouvait se faire d’elle, qui pût l’intéresser. Rien que des dossiers, des mots par milliers alignés les uns derrière les autres, des règles de droit, un bureau aux murs moisis dans lequel s’attardait encore le siècle précédent…
C’était bien ici, n’en déplaise au président, à cet endroit où les chemins des jeunes hommes commencent à obliquer vers l’asocialité et la délinquance, qu’auraient dû être portés les efforts de la collectivité. Les ravalements de la façade pouvaient attendre.
— Alors, Benjamin, vous n’avez rien à répondre ? répéta-
t-elle une dernière fois.
— Madame la Juge, intervint l’avocate, comme je vous l’ai dit, je vais devoir partir. 
Elle se tourna vers son jeune client :
— Allez, Benjamin, expliquez à Madame la Juge ce que vous m’avez dit.
Benjamin releva la tête. Il se sentait fatigué. Moins du fait de la nuit presque blanche qu’il avait passée au poste qu’à cause de toutes ces paroles qui se déversaient sur lui, qui lui faisaient mal à la tête, de cet endroit qui sentait la tombe, de ces gens en qui il ne se reconnaissait pas, qui n’avaient rien à lui offrir, sauf lui épargner leur air dominateur et condescendant. Et il ne supportait pas qu’ils l’appellent « Benjamin ». Dans son quartier, on l’appelait Ben Jam, parfois Ben. La seule, l’unique chose qu’il désirait à cet instant était sa liberté. Il savait par expérience qu’elle avait pour prix quelques mots d’explication, quelques regrets formulés la tête basse. Il se redressa. Un peu penché en avant, il regarda le juge droit dans les yeux. Un regard de caïd. Ce n’était pas au moment où il allait devenir majeur qu’il allait se mettre à quatre pattes.
— Vous m’emmerdez, dit-il calmement, avant de se reculer sur sa chaise avec un sourire au coin des lèvres.
Il y eut dans la pièce un moment de silence. Puis l’avocate réagit la première :
— Madame la Juge, je suis désolée, mon client a été très perturbé par la nuit qu’il vient de passer. Benjamin, excusez-vous auprès de Madame la Juge ou je ne vous défends plus.
Benjamin ne répondit pas. Il paraissait beaucoup s’amuser. S’excuser ? Sûrement pas ! Il avait ressenti trop de plaisir à ce défi, et n’entendait pas le gâcher. L’avocate était commise d’office, il avait maintenant une connaissance suffisante du système pour savoir qu’elle devrait l’assister jusqu’au bout. Il ne voyait d’ailleurs pas très bien à quoi elle servait. Il ne lui restait plus qu’à savourer la réaction de la juge. Mais là, il subit une déception.
Solange Dupont d’Esteil était restée très calme. Elle demanda à l’avocate de se taire, puis se tourna vers Benjamin :
— Savez-vous pourquoi ce que je vous dis, ce que je vous demande, vous « emmerde », comme vous le dites, Benjamin ? Parce que vous n’avez pas d’explication pour vos actes, je veux dire, pas de mots pour les nommer et les justifier. Et pourquoi ne les possédez-vous pas, ces mots ? Parce que, bien que vous soyez aussi intelligent que n’importe qui, vous n’avez pas trouvé d’intérêt à vous en munir quand vous fréquentiez – en pointillés – l’école. Je ne vous dirais pas cela si vous étiez un vieux truand sortant de maison centrale après avoir purgé sa peine et qui va finir ses jours dans un asile. Je vous le dis parce que vous êtes jeune, que vous y pouvez encore quelque chose, en commençant par vous approprier des mots qui ne seront pas des caricatures ou des lieux communs vides de sens. Bon, vous en ferez ce que vous voudrez. Pour ce qui est de votre affaire, puisque vous ne voulez rien dire, je statuerai au vu du dossier. Je rendrai ma déci­sion dans quatre semaines. Peut-être devrais-je prendre dès maintenant des mesures plus contraignantes à votre égard, mais c’est la dernière fois que je peux vous laisser votre chance. Je fais donc le pari de vous laisser partir avec seulement l’obligation de vous présenter à un contrôle régulier ; ma greffière va vous donner un papier et si vous ne comprenez pas tout, votre avocat vous expliquera.
Benjamin sortit du palais de justice furieux et décontenancé. Ce qui venait de se passer n’était pas dans l’ordre normal des choses. D’habitude, après quelques mots de l’avocat sur son enfance malheureuse, il bredouillait ce qu’on attendait de lui, quelques paroles d’excuse, et le tour était joué. Il ne s’était jamais fait traiter d’analphabète, surtout par une perruche blonde avec un collier si gros qu’il ne devait même pas être vrai. Qu’est-ce qu’elle connaissait de la vraie vie, celle où on donne des coups et où on en prend dans la figure, et – il en savait quelque chose –, même ailleurs ? Il rentrait chez lui, alors qu’il avait pensé s’expo­ser à un placement en milieu fermé. Il aurait dû avoir le cœur léger. Il ne ressentait que la haine.

*

Pendant les semaines qui suivirent, Benjamin se tint tranquille. Plus par contrainte que par choix. Il fallait qu’il réunisse pour le tribunal un dossier montrant qu’il avait fait des recherches d’emploi ou d’apprentissage, et cela lui prit beaucoup de temps, qu’il ne put consacrer à d’autres activités plus risquées et plus lucratives. Par bonheur, Aldo, son colocataire avec lequel il partageait une chambre de bonne, l’aida pour les paperasses. Aldo avait cinq ans de plus que lui ; il venait souvent à son secours, comme l'aurait fait un grand frère, et n’avait guère pour défaut que de posséder une guitare et de croire qu’il chantait juste. Il avait par-dessus tout une qualité inappréciable, c’était de ne pas mettre son nez dans la vie des autres si on ne lui demandait rien.
Benjamin fut donc très surpris quand un matin, au moment où il allait partir débarder quelques cageots aux halles, Aldo alluma la lampe de son lit, et lui dit :
— Ce soir, je ne serai pas là. Je te laisse « l’appart’ » pour toi seul. Enfin, pas tout à fait, tu verras, c’est un cadeau.
— Un cadeau ? s’étonna Benjamin, qui avait déjà ouvert la porte. Pourquoi ?
— Eh bien, j’ai vu sur les papiers que tu m’as demandé de remplir que tu aurais dix-huit ans demain. Ça se fête, non ?
Ce n’est qu’à son retour, le soir, au moment de pousser la porte de la chambre, que Benjamin se souvint de ce qu’Aldo lui avait dit quand il partait. Il n’y avait plus pensé. La journée avait été épuisante. Il n’avait trouvé à travailler que chez un négociant en viandes, et les quartiers de bœuf lui avaient brisé les reins. Il était tout à coup curieux de savoir ce qu’Aldo avait pu lui laisser comme cadeau. Il chercha sa clef et l’introduisit dans la serrure. C’était ouvert. Aldo avait-il changé d’avis ?
Mais ce n’était pas Aldo qui était assis sur son lit. C’était une femme. Brune. Jeune. Mince, plutôt petite. Elle le regardait avec un peu d’appréhension et, devant sa surprise, elle bégaya :
— C’est… c’est Aldo qui m’a demandé…
— Je sais, répondit faussement Benjamin.
Il s’installa sur l’autre lit, en face d’elle. Elle était plutôt jolie.
— Tu as quoi, dans ce sac ? dit-il en désignant un sachet de plastique posé à côté d’elle.
Elle prit le sac et le lui donna.
— Je suis passée au « McDo ». Aldo m’avait dit que tu aurais faim. J’en ai pris pour moi aussi. Tu veux qu’on mange ? C’est encore un peu chaud.
Benjamin ne répondit pas. Il distribua les cartons et les gobelets pleins de soda et posa le sac par terre, entre eux.
— Ce sera la poubelle, fit-il en plantant les dents dans son sandwich.
Tout en mâchonnant, il l’observait. Il se dit qu’elle grignotait comme une souris, à toutes petites bouchées, plissant le front à chaque nouvelle entaille de ses incisives dans le pain. Elle n’était pas à la moitié de son repas quand il termina le sien. Il s’allongea sur son lit avec un rot sonore et attendit, les yeux rivés au plafond. Au bout d’un moment, il l’entendit mettre dans le sac les emballages et les gobelets. Puis, après un silence, une question : 
— Tu veux que je vienne ?
Il se tourna vers elle. Il avait bien fait de s’allonger, ses reins commençaient à lui faire moins mal. Elle avait à nouveau l’attitude inquiète, apeurée, même, qu’il lui avait vue en arrivant.
— Non, répondit-il.
— Pourquoi ? Tu sais, Aldo m’a payée, je ne te demanderai rien.
À nouveau, il ne répondit pas, continuant à la dévisager sans la voir. Puis il attrapa son blouson et en extirpa un portefeuille dont il se mit à explorer les poches. Il finit par en sortir une photo, qu’il lui tendit.
— Tu ne trouves pas qu’elle te ressemble ? lui demanda-t-il.
Elle fronça les sourcils. Elle devait être un peu myope.
— C’est ta petite amie ? interrogea-t-elle. Oui, je trouve qu’elle me ressemble. En plus vieux.
Benjamin lui reprit la photo, et la rangea soigneusement dans le portefeuille qui était resté ouvert près de lui sur le lit.
— Non, c’est ma mère, laissa-t-il finalement tomber. Elle allait avoir trente ans.
En disant ces mots, Benjamin s’était remis sur le dos. Il poursuivit, sans la regarder :
— Elle aussi, elle se débrouillait comme elle pouvait pour nous trouver à vivre à tous les deux. Un peu comme toi. En fait, à la fin, je ne l’ai plus beaucoup vue. Quand cette photo a été prise, j’avais huit ans ; je lui avais été enlevé depuis trois ou quatre ans déjà. Il marqua une pause, puis reprit : si tu veux, tu peux rester dormir ici. Aldo ne rentrera pas avant demain. Tout ce que je te demande, c’est de lui dire que ça s’est bien passé entre nous. Ta lumière est à la tête du lit.
Il éteignit sa lampe et, dans l’obscurité, il eut juste le temps de l’entendre enlever ses chaussures et s’allonger sur le lit d’Aldo avant que le sommeil ne le submerge.
Quand le petit jour le réveilla, elle n’était plus là. Elle était partie comme une souris. Le sac de plastique contenant les déchets avait aussi disparu. C’était une brave fille. Il aurait dû lui demander son nom.

*

Les quatre semaines de délibéré s’étaient vite écoulées. On approchait de la mi-juillet sous un ciel tourmenté et une pluie fine et froide dont on ne voyait plus la fin.
Benjamin présenta sa convocation au planton du palais de justice. Il était trempé. Il avait eu beau relever le col de son blouson, la pluie s’était infiltrée jusque sous son tee-shirt. Et les chaussures de sport qu’il s’était procurées pour leur marque plus que pour leur étanchéité n’étaient pas faites pour patauger. Il monta les esca­liers quatre à quatre, espérant trouver en haut une température plus clémente. Mais la salle d’attente des juges des enfants avait un vasistas ouvert, qui était hors d’atteinte. Il donna sa convocation au secrétariat commun et s’assit, résigné.
Une heure plus tard, quand la greffière passa la tête à la porte du cabinet du juge pour appeler son affaire, il était presque sec, sauf son pied gauche sous lequel la semelle était fendue depuis longtemps.
Ce fut vite expédié. La juge Dupont d’Esteil, dont c’était la dernière audience avant ses vacances, avait beaucoup de retard. L’avocate de Benjamin, déjà en congés, s’était fait remplacer par un confrère qui n’avait aucun dossier et ne desserra pas les dents. Quant à la victime, elle n’avait ni comparu ni écrit pour se constituer partie civile. La lecture de la sentence, d’ailleurs légère, ne s’accompagna pas de la leçon de morale d'usage et les mises en garde habituelles furent réduites au minimum. C’est tout juste si la magistrate, en refermant le dossier, risqua un commentaire. Elle parvint cette fois à saisir le regard de Benjamin et, droit dans les yeux, elle lui dit :
— J’ai fait tout ce que je pouvais pour vous ; maintenant, cela ne dépend plus de moi. C’est terminé, vous pouvez sortir.
Il commençait à redescendre l’escalier quand la greffière le rattrapa. Elle lui tendit une grosse enveloppe.
— Ce sont des papiers pour vous.
Il se saisit de l’enveloppe, qui était cachetée, et se dirigea sans hâte vers la sortie. Il n’était pas pressé de retrouver la pluie glaciale. Malgré l’assurance qui l’habitait, il ressentait un curieux sentiment d’abandon. Comme s’il avait été mis à la porte d’une saison de son existence, congédié, et allait trouver dehors un monde beaucoup plus inhospitalier encore que celui qu’il venait de quitter.
Il tenta en vain de faire du stop, puis se résolut à prendre un bus jusqu’en banlieue. Ainsi, il arriva presque sec à la chambre.
Aldo n’était pas encore rentré. Il avait protégé de la pluie, sous son blouson, l’enveloppe contenant les papiers du tribunal, il l’ouvrit et les étala sur son lit. Il y avait quelques documents judi­ciaires qu’il ne prit pas la peine de déchiffrer. Aldo le ferait beaucoup mieux et plus vite que lui. Il y avait aussi un petit livre, à peine plus volumineux que son portefeuille. Sur la couverture salie et cornée, il lut : « Petit dictionnaire de langue française ». Il le feuilleta distraitement. Il y avait des tas de mots, les uns sous les autres. Des longs, des courts, des imprononçables. Beaucoup n’avaient aucun sens pour Benjamin, qui sentit peu à peu monter la colère. De quoi se mêlait-elle, la perruche, à essa­yer ainsi de lui faire entrer dans la tête tous ces mots dont il n’avait rien à faire ? Il vivait très bien comme il était, et n’avait aucune envie de ressembler à ces gens qui jouaient les supérieurs parce qu’ils ne parlaient pas comme les autres. Il posa le livre entre les verres sales sur la tablette près du lavabo et alla s’allon­ger, les écouteurs dans les oreilles, pour se calmer avec un peu de bonne musique.
Quand Aldo rentra, il remarqua tout de suite le livre. Tout en le feuilletant, il interrogea Benjamin.
— Alors, ça s’est bien passé ? Au moins, ils ne t’ont pas gardé, c’est bon signe. Il brandit le dictionnaire et ajouta : tu veux te perfectionner ? C’est une bonne idée. Si tu veux, je t’aiderai.
Benjamin resta silencieux. Il n’avait saisi que des bribes de ce que venait de lui dire Aldo et préféra se taire. Sinon, il aurait risqué de répliquer de façon blessante à ce qu’il avait perçu comme une moquerie. Aldo allait-il, lui aussi, se mettre du côté de ceux qui le considéraient comme un ignare ? Il monta le son dans ses écouteurs.
Le lendemain matin, il quitta le premier la chambre, dans l’espoir de trouver à embaucher aux halles. Sa décision avait mûri pendant la nuit. Il sentait confusément que la préservation de ce qu’il était, de ce qu’il voulait demeurer, en dépendait. Et aussi, sa rela­tion avec Aldo. Rien ne devait changer. Il prit le livre dans la poche intérieure de son blouson, et se hâta. Parvenu au milieu du pont, sur le chemin qui menait à l’arrêt de bus, comme il l’avait projeté, il s’arrêta. À cette heure matinale, il n’y avait personne. Il ouvrit le livre et en arracha les pages frénétiquement, les jetant en l’air, poignée après poignée, dans le vent qui s’en emparait, les soulevait encore, puis les portait en glissades tourbillonnantes, éparpillées, jusqu’à la surface du fleuve, qu’elles parsemaient de confettis blancs, plusieurs dizaines de mètres plus loin. Quand il eût terminé, il jeta la couverture par-dessus le parapet et se pencha pour regarder les dernières feuilles s’éloigner dans le courant. Dans son esprit, il n’y avait plus ni mots ni contraintes. Il n’y avait plus ni juge, ni avocat, ni policiers.
Il allait reprendre sa route quand son attention fut attirée part une feuille, au bas du parapet. Elle tremblotait au vent, cherchant à échapper aux griffes d’un reste de grillage, sur un coffret de bois disjoint qui, jadis, avait dû contenir une bouée. Benjamin se baissa et l’arracha à son piège. Sur le fleuve, on ne voyait plus aucune tache blanche. Une idée lui vint, qui le fit sourire. Elle serait le témoin de sa rage, de son insoumission définitive. Il plia la page rescapée en quatre et la glissa dans son portefeuille.
Aldo lui en voulut. Il eut beau lui expliquer qu’il avait emporté le dictionnaire et l’avait perdu, son ami n’en crut pas un mot.
— Tout de même, lui dit-il, tu es nul. Si ça ne te servait à rien, moi, ça m’aurait été utile. Pour trouver des mots qui riment dans mes chansons. Tiens, par exemple, tu connais une rime pour « baiser » ?
— Je ne sais pas, répondit Benjamin, agacé. « Manger » ?
Aldo le regarda avec commisération. Il ne l’avait jamais traité de « nul », et Benjamin aurait voulu lui prouver que ce n’était pas vrai, que ce qu’il avait fait avait une signification. Mais il ne sut pas comment le lui dire et alla s’étendre sur son lit, ses écouteurs sur les oreilles.


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I

Samuel Ben Klifa était un garçon tendre et doux. Il avait un visage rondelet, tacheté de rousseurs et son regard bleu pétillant donnait toujours l’impression que son rire allait exploser d’une seconde à l’autre. De fines rides au coin des yeux, qu’il plissait souvent, accentuaient le trait de la bonne humeur. Il avait en horreur ses oreilles décollées lui rappelant celles d’un chanteur en vogue qu’il trouvait, selon son expression, plus laid qu’une figue. Il était brun, le cheveu épais taillé très court, détail qui le torturait. La coupe de cheveux révolutionnaire des Beatles le poussait au désespoir, car le sort avait décidé que son père, Joseph Ben Klifa, ne serait pas boulanger ni banquier, pas plus qu’horloger, mais artisan coiffeur. De plus, un artisan coiffeur trouvant excentrique qu’un cheveu dépassât le demi-centimètre. Aussi, une fois par mois, Samuel était appelé sous la tondeuse, les ciseaux ou le rasoir à main. L’enfant pouvait supplier, se tordre en lamentations, lui arrivant même de proposer un marché d’un an de vaisselle lavée, essuyée et rangée en échange d’un trimestre de repousse, rien n’y faisait. Tous les arguments lui semblaient exploi­tables quand sa toison se trouvait en état de légi­time défense.

— Tu connais Samson, papa ?
— Comme tout le monde.
— Quand Dalila lui a coupé les cheveux, il a perdu toutes ses forces.
— C’est bien, mon fils, tu en connais des choses, répondit Joseph en faisant claquer ses ciseaux à l’oreille de Samuel.
— Après, il est devenu esclave…
— Qui ça ?
— Samson, papa !
— Le pauvre.
— Oui, alors qui te dit que je suis pas en train de perdre quelque chose, à chaque fois que tu me coupes un cheveu ? Un petit bout de mon intelligence, un petit bout de ma gentillesse ou un truc comme ça… Qui te dit ? Qui te dit qu’un jour je vais pas perdre une jambe ou bien un œil ?
— Personne, coupa Joseph, personne ne me le dit. Baisse un peu la tête !

Sourd aux arguments bibliques de son fils et froid comme le fil de son rasoir, Joseph taillait, coupait tout ce qui dépassait du jeune crâne, sous lequel commençaient à bouillir des pensées libertaires.













PROLOGUE

Il arrêta sa voiture sous un arbre un peu éloigné de la maison, et resta là, à pianoter sur le volant. Il devait réfléchir à ce qu’il allait lui dire. Raconter une histoire plausible. Du genre qu’il devait remplacer au pied levé un camarade blessé pour un tournoi de tennis sur la Côte d’Azur. Il fallait bien choisir le copain en question. Un qu’elle ne connaissait pas vraiment, qu’elle ne risquait pas de rencontrer en pleine forme, lorsqu’elle ferait ses courses au supermarché. Elle en avait l’habitude, de ses escapades sportives avec ses potes. Mais là, il s’agissait d’un autre genre d’escapade : il partait en amoureux avec sa dernière conquête. Aussi, il devait se montrer très prudent. Ne pas oublier d’emporter ses affaires de sport, ne pas oublier de les salir. Dire à ses amis de le joindre uniquement sur son portable. Essayer de ne rien omettre pour ne pas se faire prendre.
Il se pencha un peu par-dessus le volant pour observer la façade de la maison. Rien ne bougeait. Les filles devaient être à leurs activités du mercredi, et elle, elle était peut-être sortie. D’où il se trouvait, il ne parvenait pas à voir si sa voiture était dans le garage. Elle devait plus sûrement être au fond de son lit, bourrée de calmants. Elle n’allait pas bien depuis quelques semaines, et le médecin lui avait prescrit toute une batterie de médicaments, qu’elle avalait sans protester. Généralement, après quelques jours de traitement, elle allait mieux. Mais en attendant, elle restait couchée les trois quarts du temps, ou bien errait dans la maison comme une ombre.
En fin de compte, ce week-end tombait mal. Les filles allaient lui en vouloir, de les laisser avec leur mère dans cet état. Il leur faudrait tout assumer, durant son absence. De plus, il leur avait promis de les emmener le samedi matin faire les boutiques pour lui acheter un cadeau : elle avait eu son anniversaire la veille, et généralement, on fêtait ça le samedi suivant au restaurant.
Il soupira. Il aurait dû refuser cette proposition de virée au bord de la mer. Il aurait dû, mais il n’avait pas pu. C’était le moment de conclure, et rien que d’y penser, il en avait des fourmillements dans tout le corps. Il n’y pouvait rien, il était comme ça. Un véritable don Juan. Toujours à la recherche d’une nouvelle conquête. Attaquer, faire tomber une à une les défenses jusqu’à ne rencontrer plus aucune résistance, c’était jouissif. Après, cela perdait de sa saveur. La routine, les tracas, très peu pour lui. Il avait déjà une femme pour ça et cela lui suffisait amplement.

Il se décida enfin à sortir de sa voiture. Sa décision était prise, il ne servait à rien de tourner plus longtemps autour du pot. Elle ne l’avait jamais suivi dans ses déplacements sportifs, mais elle n’avait jamais contesté le fait qu’il s’y rende seul. Il n’y avait pas de raison qu’elle proteste aujourd’hui. Si ce n’était cette histoire d’anniversaire. Il prit sur la banquette arrière son sac de sport et un énorme bouquet de fleurs. Un des meilleurs moyens qu’il connaissait pour faire passer la pilule !
Il traversa la pinède qui entourait la maison. Ce mercredi du mois de mars avait un avant-goût de printemps. Dans les branches, on entendait les premiers chants d’oiseaux et les amandiers s’étaient couverts de fleurs. Certains arbres avaient souffert du froid, cet hiver. Il faudrait peut-être les tailler. Et fleurir les banquettes en bordure de terrasse. Promis, il le ferait, le week-end suivant !

Comme à son habitude, il entra dans la maison en passant par le garage. La voiture de sa femme s’y trouvait. Elle n’était donc pas sortie. Il valait peut-être mieux qu’elle ne conduise pas dans son état, même si cela induisait qu’il devrait aller lui-même chercher les filles à Carpentras. Il déposa son sac de sport près du lave-linge – penser à le laver et le récupérer pour le week-end prochain – et pénétra dans la cuisine par la porte de communication. Elle se tenait là, assise à la table, serrant sa tasse de café entre ses mains. Il se pencha pour l’em­bras­ser et lui tendit le bouquet de fleurs :
— Bon anniversaire, ma chérie. Même si je te le souhaite avec un peu de retard. J’ai réservé le restaurant pour samedi, mais j’ai un problème. Michel vient de m’appeler pour que je le remplace dans un tournoi où il s’était inscrit. Alors, si tu vas mieux, et si tu en as envie, tu vas au restaurant avec les filles, et tu en profites pour te choisir un cadeau.
Comme elle ne réagissait pas, il ressentit pour elle un peu de compassion. Il enchaîna :
— Ou bien, on reporte d’une semaine. Comme ça, je pourrai être avec vous. Qu’en dis-tu ?
Elle leva enfin les yeux vers lui, et grimaça un sourire :
— Rien. Je te quitte.
— Pardon ?
— Je m’en vais. Je te quitte.

C’est alors qu’il remarqua la voix ferme, le regard déterminé, les mains qui ne tremblaient pas. Le peu de compassion qu’il avait ressentie s’évapora d’un coup, remplacée par une colère dévastatrice. Ça, elle n’en avait pas le droit. Elle ne l’avait jamais eu, elle le savait, il le lui avait bien fait comprendre. Alors, il s’avança vers elle, qui le défiait du regard, et lui envoya un coup violent au visage. Sous le choc, elle partit en arrière avec sa chaise. Dans sa chute, son crâne heurta l’angle de la cuisinière.








Sur la Virginie


La rade d’Aix était calme en ce 11 août 1873.
La Virginie immobile et lascive.
L’aviso La Comète reprenait la mer pour Saint-Martin-de-Ré.

Victoire, accompagnée de sœur Marie de la Visitation et de sœur Célestin, attendait sur le pont de la frégate, le visage défait, les yeux brûlants de fièvre, la chair frémissante. Son arrivée à bord n’était pas passée inaperçue, tout en elle était parfait, l’allure, le maintien, un corps à damner, un visage d’ange auréolé de cheveux blonds, des yeux d’un bleu profond. Le commandant Launay s’était incliné devant elle avec admiration, célébrant ainsi sa beauté.
— Quel âge avez-vous, jolie demoiselle ? s’était-il écrié.
— Bientôt dix-sept ans, avait répondu Victoire avec grâce.
— Et qu’allez-vous chercher sur ces îles lointaines ?
— Mon amoureux, monsieur.
Elle avait rougi et précisé :
— Qui est aussi mon mari.
— Cet homme est bienheureux, avait-il ajouté sans sourire.
Il s’était alors tourné vers les sœurs de Saint-Joseph.
— Je dois, pour sa protection, encager cette enfant avec les condamnées, leur avait-il murmuré en aparté. Sa beauté est telle qu’elle provoquera autant de désirs que de jalousies. Notre voyage est long. Je ne veux pas de sottises. 
Sœur Marie avait couvert Victoire de ses yeux transparents. Elle avait déjà choisi de la protéger. Sœur Célestin, ahurie, s’était tournée vers elle : la grosse sœur n’avait rien vu de cette beauté dont on lui parlait, et, suant sang et eau sous sa cornette, elle bougonna :
— La beauté est intérieure, mon fils.
L’affable commandant se retira, il n’entrerait pas dans un débat aussi vain. Victoire était belle, trop belle pour que la traversée se déroulât sans heurt, et de cela il devait se garder. Avec autant d’hommes, dont les déportés répartis dans les deux grandes cages du bord – Rochefort et son valet dans une petite, vingt-trois pétroleuses, dont la notoire Louise Michel qui en valait certainement dix à elle seule, dans une autre –, les surveillants militaires et leurs familles, les hommes d’équipage, il aurait fort à faire pour combattre les problèmes dus à la promiscuité et à la différence d’éducation. Une ride profonde marqua son front. Il n’avait pas évité pendant les traversées précédentes qu’hommes et femmes se retrouvent. Au péril de leurs vies parfois. Il s’était juré que cela ne se reproduirait plus. Heureusement, les sœurs étaient là, avec leur foi et leurs prières, pauvre rempart, rempart tout de même.
Sous ses ordres, la frégate leva l’ancre vers trois heures et gonfla ses voiles. Sur le pont avant, où avaient été conviés les femmes du bateau et leurs enfants, Victoire, vaincue par la chaleur, la fatigue, une soudaine nausée, s’effondra doucement sur elle-même. Cette défaillance n’alarma personne car tous, le regard au loin, humaient déjà l’air du large.

Elle avait décidé de partir comme volontaire, et d’embar­quer coûte que coûte sur La Virginie. Il fallait qu’elle retrouve Camus.
Pour elle et pour l’enfant qu’elle portait. Rien ne pourrait l’arrêter, le feu qui la brûlait était pour lui, il était son unique raison de vivre dans un monde qu’elle avait appris très tôt à haïr. Il était là-bas, sur cette terre de bagne, une île dont elle n’avait aucune idée précise sinon qu’elle devait avoir des barreaux. On lui avait dit qu’il y avait du soleil tous les jours dans ce pays du bout du monde, il devait y avoir des serpents et des tigres, tant pis, ou plutôt tant mieux, elle aurait peur, moins sans doute que de ses semblables.
Rien ne la retenait en France si ce n’était l’affection qu’elle portait encore à sa mère autant par la perception féminine, la connivence, qu’elles avaient de leur triste destinée, que par amour filial. Elle l’avait vue pliée sous les outrages et la fatigue, elle l’avait vue rouée de coups, s’ébrouer ensuite comme pour chasser la douleur et la honte, elle avait admiré le petit visage fermé, les yeux clos, elle avait lu la souffrance sur sa peau et appris d’elle le rude silence des femmes, mais pas le renoncement, non, la colère plutôt. Alors elle l’avait défendue toutes griffes dehors contre le despotisme paternel jusqu’à ce que ce rougeaud, cet ivrogne, lui rende coup pour coup et la vende, elle, Victoire, comme une marchandise pour une misère d’argent. Non, elle ne lui pardonnerait jamais leur malheur ni ce beau mari, vieillard à l’odeur aigre qu’elle avait dû prendre pour époux contre des dettes à boire. Géronte qu’elle menaçait de bâton dès qu’il susurrait un mot d’amour. Le vieux libidineux patientait, toussaillait, reniflait, s’asphyxiait, évoquant le devoir conjugal, mais elle payait une dette qui n’était pas la sienne et jamais n’aurait accepté qu’il laisse courir ses mains tremblotantes sur sa peau lisse, encore moins qu’il relève ses jupons. Elle était à Camus. À Camus tout entière. Mari rêvé.

Monsieur le Ministre,

Je sollicite une place sur le prochain bateau d’État en partance pour la Nouvelle-Calédonie afin de rejoindre mon mari, Claude Camus, dit Camus l’Imprimeur, condamné à la déportation pour son activisme et sa participation à la Commune. Je suis grosse de trois mois, sans ressources, et je ne veux pas séparer mon destin, celui de notre enfant, de la mauvaise fortune de mon époux.
Je vous joins copie certifiée de mon acte de mariage et vous prie, à genoux, Monsieur le Ministre, de bien vouloir m’accorder cette grâce.

Victoire Camus

Bien sûr, elle avait menti de façon éhontée lorsqu’elle avait écrit au ministre pour solliciter son passage sur la Virginie, elle avait trompé son monde, falsifié son acte de mariage avec l’aide d’un artisan-imprimeur, ami de Camus, et puis, l’accord obtenu, elle avait saoulé le vieux barbon l’avant-veille du départ, lui promettant monts et merveilles, jusqu’à ce qu’il tombe. Puis elle l’avait bâillonné dans son sommeil et attaché aux montants du lit. Des pratiques de truands, avait murmuré sa petite mère, dans la confidence, mais elle avait accepté d’aller le délivrer dès après le départ de Victoire.
Sa fille partait.
Elle ne reviendrait pas.
Alors elle osa, s’agrippant à elle.
— Tu n’es pas la fille de ton père, murmura-t-elle à son oreille.
— Comment ?
— Pardonne-moi !
Le cœur de Victoire battait la chamade.
— De qui suis-je la fille, alors ?
— D’un artiste, d’un musicien, une faute commise.
— Qui est-ce ?
La mère s’était tue, empêtrée dans trop de souvenirs douloureux.
Victoire l’avait prise dans ses bras et l’avait embrassée de toutes ses forces.
— Tu ne pouvais pas me donner plus de joie ! Merci. Peu m’importe le nom.








LUC

Je la vois tous les matins. C’est une vieille femme, toute ridée. Elle peut avoir dans les soixante ou quatre-vingts ans. Cela dépend des jours. Parfois, je la trouve très âgée. À d’autres moments, non. Elle a une longue chevelure blanche, des racines aux pointes, jusqu’aux épaules. Aussi épaisse que celle d’une jeune fille de vingt ans. Le détail qui d’entrée frappe le plus chez elle, ce n’est pas son physique de fruit desséché, mais sa logorrhée. Elle parle sans arrêt, toute seule, dans son jardin. Tout le temps, par tous les temps. Je l’ai remarquée le premier jour où nous avons emménagé avec Julie. Nous étions aux anges après l’acquisition de notre première maison. Enfin un coin à nous, que nous avions choisi. Finis les meublés lambda, les locations pourries et trop chères, les appartements sans vue, sans attrait, dans cette belle île tropicale. L’agent immobilier nous avait vanté la superficie, le site, le panorama, le calme de l’endroit. Tout cela était vrai, la villa était grande, solidement ancrée sur sa colline. Elle dominait une baie cernée de reliefs changeant à la lumière, les voisins étaient éloignés et leurs habitations camouflées dans une végétation luxuriante. Sur la gauche de notre terrain pentu, on apercevait le haut du toit de la bâtisse en bois où vivaient la vieille et sa famille. Celle qui parle sans arrêt. Son teint de peau ivoire et ses yeux bridés attestent d’une origine asiatique. Vietnamienne ou indonésienne, je ne sais pas faire la différence. Ce qui fait que je ne comprends strictement rien à ce qu’elle raconte. Elle baragouine dans sa langue natale d’une voix fluette, aiguë comme celle d’un oiseau apeuré.
Tous les matins, dès potron-minet, elle vient vers la barrière mitoyenne qui sépare les deux lots. Elle regarde dans notre direction, se détourne et commence à jacasser. Je l’entends depuis la terrasse en préparant la table du petit déjeuner.
Au début, ça m’a étonné, j’ai cru qu’elle voulait demander quelque chose. J’ai dû dire : « Oui ! C’est pourquoi ? » Enfin, une phrase toute faite dans ce genre-là. Et comme elle ne répondait jamais et continuait son leitmotiv sans faire attention à moi, j’ai arrêté.
Maintenant, elle fait partie du paysage sonore matinal avec le chant des perruches, le bruissement des insectes et l’éveil de la nature en général. Je crois bien que, si un matin, elle n’était pas là, elle me manquerait.  





 Monsieur et madame Zerbib ? Bonjour ! Catherine Mol, de chez Cosmopoliss, le « news » dont vous avez, bien sûr, entendu parler. Vous avez bien voulu me recevoir après le coup de téléphone de notre hôtesse. Vous m’attendiez pour dix heures ? Excusez mon léger retard, j’ai eu des difficultés à me garer dans le quartier. Vous devez savoir ce que c’est ?
« Vous êtes bien, monsieur et madame
Zerbib, créateurs de tapis et moquettes ? Vous avez chacun plus de cinquante ans ? Nous avons ouvert une agence à proximité de votre domicile. J’ai là notre dernière revue qui devrait vous intéresser. Nous faisons une enquête afin d’améliorer le contenu de notre produit pour qu’il réponde au goût de nos lecteurs, tout par­ticu­liè­rement les pages publicitaires réservées aux commerçants. Ceux qui ont la gentillesse d’y répondre gagnent un magnifique cadeau : un emplacement publicitaire entièrement libre et gratuit d’au moins six semaines.

M. et Mme Zerbib s’écartent de la porte et lui font signe d’entrer. Mme Zerbib tient en main une peau de chamois dont elle lustre la plaque de cuivre jaune fixée à la porte : « Zerbib et fille, tapissiers agréés par l’International Company ».
La jeune commerciale suit M. Zerbib qui la guide vers la cuisine en traînant des pieds. Le living qu’ils traversent est immense, plus de soixante mètres carrés, une moquette au sol à damier noir et blanc légèrement pailletée d’or. La pièce, très dépouillée, ne contient qu’une imposante bibliothèque accolée au mur du fond. Deux tiroirs font chacun toute la longueur du meuble. Un petit guéridon d’angle supporte le téléphone.

Pas facile à ouvrir ces tiroirs, se dit la jeune femme, c’est d’un mastoc ! Goût de chiottes !

Elle est grande, bien charpentée sans excès de poids, un corps taillé pour le sport. Ses cheveux sont brun-auburn, taillés au carré avec un léger dégradé sur la nuque. Elle a les yeux marron et francs bordés de longs cils, les pommettes légèrement colorées.
M. Zerbib ne la quitte pas des yeux et s’assoit sur une chaise en face de celle qu’il lui a désignée. Il est nettement plus petit qu’elle, ventru et chauve. L’un des boutons de sa chemise mal fermée laisse voir un tricot de peau grisâtre, ses pantoufles sont élimées.
La cuisine est assez laide, table de Formica jaune, chaises inconfortables, frigo gris au moteur sonore.
Mme Zerbib les rejoint tandis que la jeune femme étale son questionnaire, déplie ostensi-blement son journal publicitaire.
— Vous exercez votre profession depuis : moins de trois ans, au moins cinq ans, plus ?
Elle a décapuchonné le stylo à la plume dorée qui porte le logo de son « news ».

— Vous prendrez bien quelque chose à boire avant de commencer, un peu de vin d’orange ? C’est fait maison, une spécialité de mon mari. Pépère, tu nous sors les verres ?









En haut sur Symonds Street


Le quatrième chiffre de la seconde date semble impossible à deviner. 1842 ou 1843 ? La différence n’est pas perceptible car le 2 – ou le 3 – a été gravé sur une pierre désormais patinée par plus d’un siècle d’intempéries et recouverte d’une fine pellicule de moisissure verdâtre. La confusion entre ces deux chiffres si proches tient à une boucle supplémentaire, à une modeste rainure plus longue de quelques millimètres, à un léger coup de burin plus marqué, à un infime éclat de matière. Un rien !
Lunettes de presbytie chaussées, penché à en avoir le nez et le front presque en contact avec la froidure de la dalle, Christophe est toujours hésitant sur la lecture exacte de ce nombre. Par respect, il n’ose pas poser un doigt pour frotter le léger dépôt moussu et encore moins gratter avec son ongle pour faire apparaître le vrai chiffre final. Après tout, une année de plus ou de moins, qu’est-ce que ça peut bien faire ? Hormis pour le premier concerné, c’est-à-dire le locataire du dessous. En l’occurrence le défunt qui aurait sans doute préféré un trois à un deux. Quoique… Si celui-ci, un certain Sufton ou peut-être Buftin – encore cette usure de la pierre –, a traîné sa fin de vie dans un lit de souffrances, le contraire doit être à consi­dérer. Christophe se relève de sa position inconfortable et contemple une nouvelle fois avec plaisir le lieu qui l’entoure.
Cela lui ressemble tout à fait de passer une fin d’après-midi dans un cimetière dont il ignorait l’existence une heure aupa­ravant. Alors qu’il pourrait être tranquillement au chaud dans sa chambre d’hôtel, juste à côté, il lui a semblé plus intéressant de flâner en frissonnant au milieu de ces stèles abandonnées. Tandis que la fraîcheur du crépuscule de l’hiver austral tombe sur Auckland en ce mois de juin, il se sent bien. Seul dans cet endroit oublié. Un enclos intemporel avec les bruits atténués de la grande ville autour. Symonds Street est une avenue plutôt passante avec ses quatre voies entrecoupées de feux. Irriguant dans sa partie haute ce coin apparemment sans vie, qui porte son nom – Symonds Street Cemetery –, c’est une artère paral­lèle à l’extrémité montante de Queen Street, l’axe principal du centre-ville. C’est une excellente idée qu’ont eue ses amis, Jenny et Chris, de le déposer à cet hôtel, limitrophe du cimetière. Christophe n’avait jamais mis les pieds dans aucun des deux, malgré de nombreux séjours dans la plus importante cité de Nouvelle-Zélande.

Sa toute première visite au « Pays du long nuage blanc », situé à seulement deux heures et demie d’avion de la Nouvelle-Calédonie, remontait à une quarantaine d’années. Quinze jours de vacances, sans plan précis, avec simplement l’intention de la découverte, guidée par la météo et le hasard. Son métier de professeur – il enseignait le français – et son statut de céliba­taire étaient synonymes de nombreux congés hors territoire et régulièrement répartis. Dans un coin écarté du nord de l’île du Sud, guide en main, il hésitait sur un chemin de randonnée à suivre lorsque Jenny et Chris Strong, projetant de faire la même balade, lui avaient proposé leur aide providentielle ainsi que leur compagnie. Friendly[1] était le terme qui lui était spon­ta­­nément venu à l’esprit en essayant de ne pas perdre le fil des mots serviables sortant de la bouche des Strong. Il faut dire que son regard était déjà attiré par Angela, la jeune femme qui les accompagnait. Une rencontre fortuite suivie d’une journée formi­dable. Une journée, c’était un 12 juin, qu’il n’avait jamais oubliée.
Angela, non plus…

Debout face à la stèle présentant la date de décès énig­ma­tique, il se régale du tableau… Il n’a jamais trouvé tristes les cimetières anglo-saxons. La simplicité des tombes et l’écrin naturel les enveloppant en font des lieux de promenade buco­lique agréables. Il a toujours ressenti un apaisement à errer au milieu de ces noms inconnus et espacés. Une sérénité même à déambuler dans une simple allée bordée de sépultures. Au contraire, dans les lugubres nécropoles européennes – et fran­çaises en particulier –, il avait toujours éprouvé un ennui accablant. Tout y était serré, tarabiscoté, géométrique, étouf­fant et… sans âme. Il n’y était toujours allé que contraint et, depuis son exil dans l’hémisphère Sud, il était heureux de pouvoir les éviter. Le cimetière de Symonds Street, avec son aspect abandonné – les dernières inhumations remontant appa­rem­ment au premier conflit mondial –, l’a séduit d’emblée. Il laisse courir son regard sur cette paisible étendue de verdure. Très facile à enjamber, un muret bas l’entoure, le séparant symboliquement de l’agitation urbaine. Ici, les morts ne sont jamais prisonniers de hautes palissades et encore moins de remparts grisâtres. Ils accueillent sans façon l’homme de la rue. Le côtoiement géographique et l’échange entre les deux mondes sont quotidiens, habituels.

La journée de balade avait filé sans fatigue malgré la forte déclivité et les sentiers glissants de la forêt humide. Pendant toute la randonnée, il avait senti les nombreux regards discrets d’Angela. Sous le charme de cette attention, il avait peu échangé avec elle. Ses cheveux aussi noirs que ses yeux, son visage délicat où perçait une origine océanienne, l’avaient tout de suite aimanté. Dissimulant un trouble mêlé de timidité, Christophe s’était concentré sur son anglais besogneux. Son accent avait arraché des sourires à ses hôtes d’un jour. En fin d’après-midi, les coordonnées à peine échangées, il les avait quittés dans un état second, gardant dans sa paume le doux contact des doigts d’Angela et sur son visage le plus original des embrassements. En effet, après ce contact des mains, elle l’avait attiré avec délicatesse pour le hongi, le baiser maori. Fronts et nez en étroite communion pour échanger et mêler les souffles de vie. Trois longs jours plus tard, il avait appelé la jeune femme, résidant au nord-est d’Auckland, afin de lui déclarer son irrémédiable coup de cœur.

Sûrement centenaires, les nombreux arbres, dont il ignore le nom, ont des troncs courts et épais d’où partent de basses branches volumineuses. Leur frondaison touffue – des petites feuilles vertes, ovales et allongées – forme presque un abri ininterrompu aux sépultures, tout en laissant passer une froide lumière diffuse. Les racines fines et noueuses courent aux alentours et font surface par endroits, soulevant une dalle, inclinant légèrement une stèle, fissurant une allée ou irriguant les flaques de mousse qui maculent toute l’aire. Effectivement de repos. Ce fin réseau radiculaire s’étend sur toute la surface du cimetière, elle-même saupoudrée de feuilles rousses sèches tranchant sur l’éclatante couleur de la mousse. Un mélange agréable de teintes en accord avec le calme de l’endroit.
Toute la parcelle du cimetière où il se trouve est en déclivité. Celle-ci remonte vers un pont routier, doublé d’un passage piéton protégé. L’ouvrage, sans être très récent, possède une architecture anachronique comparée à cette nécropole du passé. Lors de sa construction, le large pont a écrasé quelques tombes, en a étêté quelques autres qu’on a laissées telles quelles. Puis, l’étendue du cimetière semble reprendre au-delà de l’ouvrage, en descente cette fois, pour rejoindre le val enjambé. De l’autre côté du carrefour, aux feux, sur le même niveau – où il se tient –, une autre partie plus étroite a été conservée avec des tombes arborant l’étoile de David.

Depuis son coup de fil-foudre, depuis qu’elle avait prononcé son prénom à l’anglaise – Christopher –, sa vie avait basculé dans ce qu’il appelait son Amérique. En devenant Christopher, il avait renoué avec la connotation de découverte majeure liée à ce fameux prénom. Et avec Angela, ils ne s’étaient plus quittés. Une phrase de leur première conversation téléphonique l’avait intrigué. Elle avait dit : « Je savais qu’un jour, je reverrais votre visage, vos yeux »… C’est ce qu’il avait cru comprendre. Sa confusion avait sans doute perturbé sa traduction. Un mois plus tard, elle le rejoignait en Nouvelle-Calédonie pour vivre avec lui. Au cours des décennies suivantes, les deux couples s’étaient revus régulièrement, toujours chez les Strong, à Christchurch, puis dans l’île du Nord au gré de leurs démé­na­gements successifs. Quoi de plus normal ! Jenny et Chris étaient amis de longue date avec Angela, ils avaient été les témoins de leur amour fulgurant et Christophe les trouvait charmants. Une amitié de vacances au long cours, sans nuages, entretenue à coup d’agapes et de visites touristiques toujours plus chaleureuses. C’était aussi l’occasion pour Angela de revenir au pays. Elle n’avait plus qu’un seul oncle, elle était fille unique et ses parents étaient décédés alors qu’elle n’avait pas vingt ans. Pour toutes ces raisons, elle avait pu le suivre facilement…

Son regard revient sur la sibylline tombe de Sufton ou Buftin. Dans une nuance dominante de gris et de vert, les stèles peu élevées respectent la faible hauteur des troncs. Les formes sont rudimentaires : de simples parallélépipèdes minces de pierre avec quelquefois, dans leur partie supérieure, un arc de cercle doté d’une mince frise, d’un trèfle ou d’une fleur sculptée. Celle qui le préoccupe a la silhouette ogivale, rappelant une antique planche de surf. Une lourde planche émergeant d’une écume de feuilles mortes, laissant son pro­prié­taire englouti par le ressac temporel. Il remarque également quelques obélisques non ouvragés et à peine plus hauts que les pierres voisines érigées. Apparemment, un souci d’égalité que seules quelques rares clôtures grillagées et rouillées viennent contredire. Il note beaucoup d’espaces entre les tombes. Un intervalle de liberté où personne ne fait de l’ombre à personne. Dans ce domaine privé du souffle des vivants, on a parado­xa­lement l’impression de respirer.

Avec Angela pour compagne, ils avaient vu grandir les enfants Strong – deux filles et un garçon – avec une pointe d’envie, eux qui ne pouvaient en avoir biologiquement. Vingt-cinq années d’échanges épistolaires et de voyages périodiques avaient soudé les deux couples malgré l’obstacle de la langue –Christophe n’avait jamais été complètement fluent[2] alors qu’Angela l’était en français –, malgré les différentes habi­tudes, malgré les règles incompréhensibles du cricket – même Angela avait du mal –, malgré les victoires inattendues du Quinze de France sur les réputés invincibles All Blacks et la tragédie du Rainbow Warrior. Seule la disparition d’Angela, quatorze ans plus tôt, avait interrompu les voyages…

Avant de s’arrêter devant la stèle à la date et au nom obscurs, il a mentalement enregistré la longévité des disparus. Beaucoup d’enfants, voire des bébés, des trajectoires météo­riques, la mortalité infantile faisant des ravages au XIXe siècle. Plusieurs très jeunes femmes aussi, assurément mortes en couches. La vie était rude et le manque d’hygiène patent. Chaque tombe abrite une famille, parents et enfants réunis par la cruauté d’une faux injuste. Il a noté des noms d’origine écossaise. Il se doute inconsciemment qu’il cherche le nom de Bell. C’était celui d’Angela. Il avait souvent joué avec son nom en y rajoutant un « e ». La cloche, pouvant être un terme péjoratif en français, s’adjectivait en beauté avec cette voyelle supplémentaire. Elle était restée Bell jusque dans la mort, leur couple ne croyant pas au mariage. Parmi les tombes, plus du tout fleuries par des proches, il a trouvé une Eva Bell, décédée à l’âge de vingt-cinq ans. Ce nom est gravé seul sur la stèle et les deux dates, naissance et décès, sont très lisibles – 1840 et 1865. Angela en avait presque le double. Il imagine qu’il aurait aimé venir la visiter dans ce lieu privilégié. Tout en haut sur Symonds Street.
Par conviction, Angela avait toujours été favorable à l’incinération pour toute l’espèce humaine. Une manière hygié­nique pour ne pas encombrer l’espace vital et un retour logique à Mère Nature. Poussières d’étoiles disséminées et atomes recombinés, avec un peu de chance. Après son décès aussi brutal qu’inattendu, Christophe avait évidemment respecté ce choix et dispersé ses cendres auxquelles il avait ajouté celles du journal intime de sa compagne. Tenu depuis ses neuf ans et qu’il n’avait jamais ouvert, respectant cette parcelle secrète. Elle l’avait sur elle ce jour-là. Les eaux du Pacifique avaient tout englouti. À ce moment-là, tout lui était égal…

Ces derniers mois, les courriels insistants des Strong, retraités de l’enseignement comme lui, l’avaient décidé à revenir. Il pensait son deuil réalisé après cette parenthèse de presque quatorze années et se sentait assez fort pour affronter les paysages si souvent traversés avec elle. Il avait en projet un pèlerinage sur son lieu de naissance, la petite ville de Whangarei, à une heure de bus à peine de la grande cité. Il avait donc pris un billet d’avion, préparé un léger bagage et sauté dans le premier vol libre. Cependant, les souvenirs affluant, il avait stupidement fondu en larmes dans leurs bras dès sa descente d’avion. Le déséquilibre du trio remplaçant le quatuor avait rapidement eu raison de sa gaieté forcée et, au bout de quelques jours passés dans leur résidence à Waiwera – une jolie baie proche d’Auckland –, Christophe avait demandé à ses amis de le laisser seul quelques jours. Seul à Auckland avec Angela – avec ses souvenirs d’elle – pour affronter ce jour de deuil anniversaire. Demain sera le 12 juin, jour de sa naissance, jour de sa mort quarante-huit années plus tard, et celui de leur rencontre. Parfois, le hasard s’acharne à faire du mal… Chris et Jenny, terriblement désolés de cette situation, l’avaient donc déposé au Waldorf, un hôtel-appartements en léger retrait de Symonds Street. Si ce Waldorf-là n’était pas à la hauteur de son homonyme new-yorkais, il était récent et semblait offrir au premier coup d’œil un gage de qualité. Sitôt descendu de voiture, il s’était retrouvé face au vieux cimetière, séparé par une venelle de son nouveau logement. Une fois les formalités expédiées à la réception et sa valise déposée dans ce studio immensément confortable et désert, il était redescendu, avait franchi les quelques mètres partageant le monde vivant de celui du passé.

Pourquoi avait-elle traversé sans faire attention au signal piéton ? Pourquoi Angela, pétrie d’une discipline atavique, urbaine et anglo-saxonne, avait-elle couru, affolée, sur la grande avenue ? Il savait tout cela grâce au rapport de police étayé par une pléthore de témoignages. Elle était venue visiter son oncle Peter, désormais placé en maison pour personnes âgées à Wellington. Avant de reprendre un vol pour Nouméa, elle s’était arrêtée pour une journée de shopping à Auckland. Elle avait subitement traversé un carrefour en cette fin d’après-midi du 12 juin 1998 et un taxi l’avait percutée. Morte sur le coup. Après le terrible coup de fil des Strong, Christophe était entré dans un long tunnel de solitude. Depuis, il n’avait jamais pu revenir à Auckland. Trop marqué par cette tragédie. Il est pourtant là ce soir et il va bien falloir marcher dans cette ville, de nouveau. Elle l’aurait voulu… Il s’ébroue, la nuit est tombée et le froid commence à pénétrer son manteau. Le pont – Grafton Bridge d’après la plaque – est illuminé par un éclai­rage public et par les phares des véhicules du trafic vespéral. Les silhou­et­tes des passants pressés paraissent se tourner dans sa direction. Ils doivent se demander qui est ce vieil homme immobile au milieu du cimetière à cette heure tardive. Ils ont raison, il est temps de quitter l’endroit. Il sait qu’il pourra y revenir quand il voudra. Il n’a pas vérifié, mais pense que la baie vitrée de sa chambre doit le surplomber. Il va pouvoir le constater tout de suite. C’est le moment d’aller faire un brin de toilette avant de se dégoter un petit resto. Il retraverse la venelle et entre dans le hall de l’hôtel par une porte vitrée coulissante. La réception­niste, une jolie métisse maorie qui l’a accueilli tout à l’heure, est encore de service. Le doux visage d’Angela et celui de l’employée se superposent. Sa disparue avait aussi un peu de sang guerrier…
La jeune femme s’adresse à lui en souriant :

   Did you have a nice walk, Mister Auffin ?[3]
Elle a prononcé « O’Fène » avec un délicieux accent.

Il est toujours séduit en face d’une jeune femme aimable, il en oublierait ses soixante-dix ans… Il aimerait lui répondre que les promenades lui sont toujours agréables, mais il acquiesce seulement d’un hochement de tête en lui rendant son sourire et rejoint l’ascenseur. Il demandera demain à cette même récep­tion où il peut glaner quelques renseignements historiques sur ce cimetière qui l’intrigue. Cela va l’occuper. Il aime l’histoire, les vieilles pierres et, par-dessus tout, fureter dans les livres. C’est décidé. Demain matin, il sera studieux. Puis, il retournera à une nouvelle visite en haut de Symonds Street, fort d’un point de vue plus érudit. Sitôt arrivé dans son studio, il déballe rapidement ses affaires, range quelques vêtements dans une penderie et personnalise la salle de bains avec sa trousse de toilette. Il se prépare un thé chaud et, comme chaque soir, met au propre le récit de sa journée dans une page de son carnet. Il peaufine en phrases travaillées des notes écrites au crayon –  qu’il gomme – avant de noircir la feuille d’une écriture élé­gante avec un stylo-feutre fin. C’est une habitude qu’il a prise dès les premières semaines de son veuvage. Pour ne pas sombrer, pour continuer à vivre en jalonnant « son temps » à l’aide de repères calligraphiés. Il a déjà rempli une vingtaine de ces carnets de sa main et les a rangés dans son bureau à Nouméa. Ces lignes écrites avec soin, cette rédaction ne tombant jamais dans un style télégraphique, sont un rituel qui lui a permis, jusqu’à présent, de tenir d’un jour sur l’autre. Le jet d’écriture vient naturellement en respectant la chronologie de sa journée. Il prend son temps et les pages du carnet sont très peu raturées. Il en a toujours un avec lui, souvent même dans une de ses poches. Celui-ci est quasiment vierge. Une fois le stylo posé, il se déshabille et décide de se prélasser sous une douche chaude. Concernant le dîner, il va opter pour un japonais. C’est une restauration rapide, roborative, très souvent excellente. Et idéale pour un type dans son genre. Seul !



[1] Sympathique
[2] To be fluent : parler couramment
[3] La promenade était-elle bonne, monsieur Auffin ?





Je suis venu au café pour prendre un bock de bière. C'était encore tôt dans l'après-midi, et il n'y avait pas grand monde dans la salle. Les rues étaient écrasées de chaleur et les rares passants semblaient chercher un peu de fraîcheur, ailleurs qu'à la terrasse du café. Je me suis installé à l'intérieur, près d'une fenêtre. Les mouches vrombissaient dans les rayons de soleil et la serveuse, couverte de sueur, semblait déjà épuisée.

J'avais envie d'écrire, et j'avais apporté une plume, un encrier et quelques feuilles de papier. En fait, mon envie d'écrire se résumait à 1'envie de t'écrire, à toi seul. À qui d'autre que toi aurais-je pu dire mes désirs, mes pensées, mes passions et mes folies ? Toi seul pouvais me comprendre, car tu partageais les mêmes désirs, les mêmes pensées, les mêmes passions et les mêmes folies. Toi, mon ami, mon amour, mon frère...







Ça chauffait fort quand j’ai ouvert les yeux. Maurice tambourinait à la porte de la salle de bains que Dany occupait depuis plus d’une heure. Dany, c’est mon deuxième frère. Daniel Chomard, dix-neuf ans, un mètre soixante-dix-huit, yeux verts, cheveux gominés soigneusement coiffés en arrière, blue-jeans, santiags et similicuir. Mais ce matin, première communion oblige, chemise blanche, blazer, nœud papillon, souliers respectables. Les souliers, c’est moi qui les cire contre cinquante centimes d’argent de poche.
Dany a daigné céder la place et Maurice s’est précipité sous la douche.
– C’est pas comme si on attendait ! a rugi Maurice. J’espère qu’il reste de l’eau chaude ! Non, mais regardez ça, il a foutu de l’eau partout ! En plus, ça pue la brillantine !
– Te voilà, toi, a dit Dany en m’ébouriffant les cheveux. Alors, moustique, prête pour le grand jour ?
Il m’a chargée sur son dos jusqu’à la cuisine où mon frère aîné, Gérard, déjeunait devant un grand bol de café au lait plein de pain trempé. Gérard a émis un sifflement devant la métamorphose de Dany. Maman a passé l’inspection d’un œil professionnel.
– Tu aurais quand même pu couper ces pattes, ça fait mauvais genre ! Catherine, viens te débarbouiller à l’évier, prends le gant bleu.
– Ah non ! J’ai pris mon bain hier.
– C’est pas le moment de râler, fais ce qu’on te dit et passe-moi la brosse, que je te coiffe !
La salle à manger sentait bon la cire. Tout l’appartement était astiqué et plein de plats de service emplis de toute sorte de mets alléchants. Gérard avait depuis longtemps replié le divan sur lequel il dormait. La chambre de Maurice et de Dany était encombrée par les fauteuils et le lampadaire, retirés du séjour pour permettre l’ouverture de la grande table avec les trois rallonges. On attendait les cousins. Dany était venu en permission rien que pour moi. J’avais huit ans et demi, ce mois de juin. La jupe à plis, le chemisier col Claudine, le pull fin et les sandales, tout ce que j’allais mettre était neuf et d’un blanc immaculé.
– Grimpe sur la chaise, a dit Maman.
Dany m’a aidée à attacher la médaille de baptême et Maman a placé la petite couronne de fleurs sur mes cheveux coupés bien nets au carré.
– Tourne un peu, pour voir. Sûr que tu es la plus mignonne !
On est descendus au pied de la cité et on a fait des photos pour me faire patienter et me faire oublier le petit déjeuner. Quand on communie pour la première fois, il ne faut pas manger avant. Être à jeun pour recevoir le Christ, telle est la règle numéro un, malgré le ventre qui gargouille.
Dany s’est placé derrière moi, les mains sur mes épaules, pendant que Maurice photographiait et que Gérard nous regardait, accoudé au balcon de notre appartement du premier étage, cigarette au bec.
– Tiens-toi droite, a dit Maurice. Souriez, ce n’est pas un enterrement, non ? Cathy, tu as encore bougé !
Maurice était fier de son appareil photo : il l’avait eu pour sa communion solennelle deux ans auparavant. Interdiction de toucher à l’appareil cubique enfermé dans son étui de cuir rigide, c’était sa propriété ! Entre lui et moi, ce n’était pas l’entente cordiale. Six ans d’écart et pas mal de jalousie. Finalement, on s’est tous entassés dans la deuche et on est partis pour l’église.
– Je monte devant, j’ai dit, je dois pas froisser mes habits.
– C’est ça, et nous on se tasse tous les trois derrière, comme des couillons, a répliqué Maurice.
– Surveille ton langage, a dit ma mère.
– Lâche-la un peu, a dit Dany en le poussant vers la portière.
La deux-chevaux, on l’a depuis trois ans, une super occasion trouvée par mon parrain. Avant, pour aller voir Dany au pensionnat, on prenait l’autorail. J’aimais bien regarder les montagnes par les fenêtres de la micheline. En voiture, l’excursion jusqu’en Savoie fait mal au cœur.

Je suis sortie de l’église dans les quatre premières, vu qu’ils nous ont rangées par ordre de taille et que je suis plutôt d’un gabarit minus, fin de série, comme disent mes frères aînés qui dépassent tous le mètre soixante-dix. Mon père, il paraît qu’il faisait juste un mètre soixante-dix, plus petit que ma mère de deux centimètres. Pour les défilés militaires, il était obligé de tricher en portant des talons surélevés.
Ma mère m’a embrassée. On voyait qu’elle était fière. Mon parrain a sorti son appareil photo et ma cousine Dominique a voulu se mettre devant l’objectif. Je l’ai poussée en arrière parce qu’il fallait pas exagérer, ce jour-là, c’était moi la vedette, Catherine Chomard, superstar. Bon, pour la charité chrétienne, l’amour du prochain, tout ça, je n’avais pas tout compris ! Sur la photo, je pince les lèvres en la bousculant méchamment. J’ai vraiment l’air d’une chipie. De toute façon, ma cousine a quand même empli l’image avec ses deux tresses et ses cheveux frisés, vu qu’elle me dépasse d’une bonne tête. Elle m’agace. Ses vêtements, c’est toujours moi qui les finis. J’ai franchement l’air ridicule de porter du tissu rayé amincissant, moi qui joue dans la catégorie poids plume.
Le clou du repas a été le brochet mayonnaise, c’est le plat préféré de Maman. On en mange aussi à Noël. À Lyon, on adore ça, avec le cervelas truffé aux pistaches, les andouillettes à la moutarde… Lyon, capitale de la gastronomie, on y croit tous dur comme fer, on est clairement chauvins.

Dans la chambre des garçons, Dany grattait sa guitare.
– « Je suis sous, sous, sous, soûl ton balcon, comm’, comm’, comme Roméo, oh, oh ! Marie-Christine… »
Nicole et Suzanne chantonnaient. Quand Dany a entonné « dans la jungle, terrible jungle, le lion est mort ce soir », on a tous repris. Gaby, André et même Gérard étaient à l’unisson. Je sais que Gérard rêve de chanter et de gratter la guitare, il la prend souvent dans ses mains, caresse le bois ventru, mais ne franchit jamais le pas. Le temps lui échappe. Depuis son retour d’Algérie, c’était la première fois qu’il souriait. Dany faisait son numéro, sortant ses disques des Chaussettes noires.
– Gérard et moi, on connaît le batteur, c’est un copain de Max. Il se défonce trop, le pied !
Dany et les cousines mouraient d’envie de mettre le pick-up en marche pour un rock ou un twist. Les disques d’Elvis passaient de main en main, et les parents dansaient.
Notre F3 s’était transformé en salle de bal. Il y avait une chouette ambiance. Maman et son frère Jean tournaient la valse. C’était extra de les voir tourbillonner si vite en se tenant droits comme des « I ». Ils dansaient vraiment à l’ancienne ! Maman avait les yeux qui brillaient, elle redevenait la jeune fille que ses frères chaperonnaient.
La fenêtre était ouverte, des voisins nous regardaient de l’immeuble d’en face. La joie débordait de notre appartement. Moi, je jouais avec Jean-Mi. Quand on est tous les deux, il oublie de bégayer. On avait déballé le château fort et la pâte à modeler pour faire des soldats. On les criblait de flèches avec des épingles à tête chipées dans la boîte de couture. On aurait bien aimé sortir les soldats de Maurice, ceux de sa collection. Il les enferme dans une boîte à chaussures, chaque personnage enrobé de papier de soie. Il en a d’extraordinaires, montés sur des chevaux harnachés. Certains ont même une minuscule plume au sommet du heaume, brandissent une épée ou une arbalète. Mais Maurice veillait, sûr que, dans notre coin, on préparait un mauvais coup.

Maurice n’a pas quitté Nicole, ils ricanaient ensemble, se racontaient des secrets. Leurs secrets, je les connais bien. Quand on part camper au bord de Saône à la belle saison, ils achètent mon silence avec des bonbecs pour que je ne cafte pas. Ils retrouvent d’autres garçons et filles, s’embrassent dans les coins. Une fois, Nicole a même glissé une alliance à son doigt, pour faire croire qu’elle était fiancée. Ils sont niais !
Le soir est tombé. Je crois que mes oncles étaient un peu pompettes. Fanfan a versé du champagne dans le bocal des poissons rouges, le lendemain, ils flottaient le ventre en l’air.  
Et puis, la vie a repris comme avant avec les copains de ma cité. « Garçon manqué », c’est comme ça que les mères de mes copines m’appellent, dans le quartier !












JULIEN (jour de la rentrée)

Je n’aime pas les rentrées. Chaque année, il faut refaire connaissance avec un nouvel instituteur, avec de nouveaux copains. Pour l’instant, ça ne va pas trop mal. J’ai retrouvé beaucoup de mes copains du CM1, surtout Basile et les « hic », et comme c’est la deuxième année que je suis dans cette école, je connaissais déjà mon nouvel instit. C’est le directeur, et il a l’air assez sympa. Ce qui m’a étonné, au début, quand je suis arrivé à l’école de Jonquières, c’est que beaucoup d’élèves le tutoyaient et l’appelaient par son prénom. Gaël. Moi, je n’y arrive pas. Dans l’école où j’étais avant, à Marseille, personne n’aurait appelé la directrice par son prénom. Et là, maintenant, dans cette nouvelle école, c’est moi qui parais différent des autres !

Ce que je déteste par-dessus tout, le jour de la rentrée, ce sont tous ces papiers qu’il faut donner aux parents pour qu’ils les remplissent : nom et prénom du père, nom et prénom de la mère, adresse, numéro de téléphone, (nous, nous sommes en liste rouge), profession, nombre de frères et sœurs… En quoi ça les regarde ? Ce n’est pas parce que j’aurais deux frères et trois sœurs que je travaillerais mieux ou moins bien !

Des frères, j’en ai pas. Des sœurs non plus, d’ailleurs. Ce n’est pas ça qui m’a empêché d’être le meilleur en CM1. C’est vrai que pour moi, l’école, ça a toujours été facile. J’aime bien apprendre de nouvelles choses, j’aime lire et j’aime écrire. Alors, travailler à l’école, ça ne me pose pas vraiment de problèmes. Ce n’est pas que ça m’amuse tous les jours, mais une fois que j’ai fait mon travail, je n’ai plus à y penser et je me sens tranquille. La seule chose qui me pose un vrai problème, c’est, le premier jour de la rentrée, de donner le soir à ma mère toutes ces fiches à remplir.

Avant, à  l’école où j’étais, à Marseille, je ne sais plus comment ça se passait. Peut-être y avait-il aussi des fiches à remplir et à rendre, je ne m’en souviens pas. J’étais trop petit. L’an dernier, à Jonquières, dans cette nouvelle école, le premier jour de la rentrée, je ne connaissais personne. J’étais en CM1, dans la classe de Virginie, que tout le monde appelait par son prénom et tutoyait (et là, bizarre, j’y suis arrivé, comme les autres). Lorsque j’ai vu les fiches qu’il fallait remplir et redonner le plus tôt possible, j’ai été complètement paniqué. Je ne sais pas pourquoi. Je ne connaissais personne et personne ne me connaissait. Mais je ne voulais pas que l’on sache… Alors, j’ai rempli la fiche moi-même, et j’ai imité la signature de ma mère.

Aujourd’hui, cette première journée de classe s’est plutôt bien passée. M. Bellon, notre instit, nous a laissés nous asseoir à côté de qui on voulait. Je ne savais pas où me mettre. Comme je suis plutôt petit, je me suis assis au premier rang. Les filles se sont assises ensemble. Les garçons aussi. Comme nous sommes vingt-cinq dans la classe, douze filles et treize garçons, je me suis retrouvé seul. Cela ne m’a pas dérangé. M. Bellon avait préparé des feuilles à ranger dans un classeur pour le français et les maths. En fait, c’était le même système que l’an dernier, c’était facile. On a rangé nos classeurs et il a demandé à Basile de distribuer les livres de maths.

Basile, c’est mon meilleur copain, et je ne sais toujours pas pourquoi. On est complètement différents. Il est continuellement en train de bouger, de parler, de faire du bruit. Moi, ce que j’aime, c’est le calme, le silence, ou la musique douce. Quand on n’est que tous les deux, j’ai l’impression que Basile se calme, qu’il se pose. Pas longtemps, mais ça arrive. Parfois, le mercredi, je vais chez lui, pour passer l’après-midi. Il joue de la batterie comme un fou, fait un bruit à tout casser. C’est beau, et ça m’amuse. Et si lui vient chez moi, la semaine d’après, quand il me demande de lui jouer un morceau au piano, il ne peut pas s’empêcher de m’accompagner en tapant sur la table. Une fois, il a même pris des casseroles et une bassine à confiture pour jouer avec moi. Il me fait rire, Basile !

Basile a donc distribué les livres de maths. Exercices 3 et 5 de la page 14. Recherche sur le cahier de brouillon. C’était facile. Deux exercices de numération. C’était la même chose qu’en CM1. M. Bellon nous avait prévenus :
— Je ne noterai pas ces exercices, je veux simplement me rendre compte du niveau de chacun. Si certains d’entre vous ont des difficultés, nous y reviendrons et nous retravaillerons dessus ! D’accord ?

Nous étions tous d’accord. Nous nous sommes mis au travail. À dix heures, l’heure de la récréation a sonné. Nous sommes sortis dans la cour. Basile m’a sauté dessus :
— Pourquoi tu t’es pas mis à côté de moi ?
— Je ne sais pas… Je croyais que M. Bellon allait nous placer, alors je me suis mis devant…
— Parce que tu pensais que Gaël allait nous imposer une place ? Il va attendre de voir si on parle, et là, il nous fera changer de place ! Pour l’instant, il attend ! Et Marie ? Pourquoi tu ne t’es pas mis à côté de Marie ?

Je ne savais pas. Je crois que je n’aurais jamais eu le courage de lui demander de s’asseoir à côté de moi, et surtout, je crois que je n’aurais pas supporté qu’elle me dise « non ». Je ne l’ai pas dit à Basile. J’ai essayé de trouver un prétexte :
— Elle s’est assise à côté de Samanta, derrière Morgane et Marine… Tu crois que j’aurais dû lui demander ?
— Mais bien sûr ! Mais que tu es con ! Tu avais toutes les chances, et tu ne fais rien ! Tu es vraiment le plus con ! Moi, je suis assis à côté de Ludovic. Tu imagines ? Il est super sympa, le Ludo, mais il ne va pas arrêter de parler, et on va se faire punir mille fois par jour. En plus, il ne va parler que de foot !
— C’est pas mal, le foot !
— Quoi ? Pas mal ? Je croyais que tu avais horreur de ça !
— T’as raison, j’aime pas ça… Mais les copains qui y jouent, je les aime bien…
— Ouais, ta super bande des « hic » !

La bande des « hic ». C’est moi qui les ai appelés comme ça, l’année dernière. Et ça a bien fait rire tout le monde.
Ludovic, bien sûr, le meneur, la forte tête, et puis Éric,
Cédric et le petit Malik. Ce sont les stars de l’équipe des benjamins du club de foot du village, et ils sont tous dans notre classe, sauf Malik, qui a changé d’école. Mais il joue toujours dans l’équipe.
L’après-midi, notre instit nous a donné l’emploi du temps de la semaine, en deux exemplaires, – « Un à coller dans votre cahier de texte, l’autre à garder chez vous, affiché sur le frigo, pour que vos parents sachent ce que vous avez à faire ! » –, on a préparé un nouveau classeur pour l’histoire, la géo et tout ça, et on a eu une leçon de géographie. Après la récré de l’après-midi, on a fait de la lecture. Nous avons commencé à noter notre travail sur notre cahier de texte pour la semaine prochaine : une leçon de géo.

M. Bellon a pris un moment, en fin de journée, pour nous expliquer en quoi consistait le programme de CM2. Déjà, il nous a parlé de la sixième ! Selon lui, ce n’est pas bien compliqué, c’est simplement un problème d’organisation et d’adaptation. Je ne suis pas vraiment inquiet pour l’an prochain, mais ça m’ennuie de penser que je ne serai plus dans la même classe que tous mes copains. J’espère que ma mère n’aura pas une nouvelle fois l’idée de changer de boulot et de m’obliger à déménager.

Quand je suis rentré chez moi, ma mère n’était pas là. Depuis l’an dernier, elle a trouvé un nouveau travail de secrétaire dans un bureau, et c’est pour ça que nous sommes venus habiter à Jonquières. Elle commence tôt le matin, et elle finit souvent tard le soir. J’ai ma clef de la maison. Je me fais à goûter, puis je me mets à mon travail. Et après, le piano !

J’ai mangé une tartine de Nutella, puis j’ai ouvert mon cartable. J’ai relu ma leçon de géo, et j’ai sorti les fiches à remplir­­. Nom et prénom du père, nom et prénom de la mère, profession, numéro de téléphone, date de naissance…

Pour ma mère, ça va. Catherine Réal, née le 16 avril 1972, profession : secrétaire.
Pour mon père… Je n’en ai pas, de père. Je n’en ai jamais eu. Ma mère n’a jamais voulu m’en parler. Pour elle, il n’a jamais existé. Et lorsque j’ai voulu lui poser des questions, elle m’a toujours demandé d’aller dans ma chambre. À chaque fois, elle pleurait.

Et moi, je voudrais savoir. Mais je ne veux pas qu’on sache que je n’ai jamais eu de père.

Alors, comme l’an dernier, quand j’ai rempli la fiche, j’ai marqué :
Pierre Réal, né le 7 septembre 1967.
Et à la profession, j’ai marqué « décédé ».

Et j’ai signé. En imitant, une fois de plus, la signature de ma mère. Je me suis mis au piano. J’avais à travailler la Sonate au clair de lune, de Beethoven. Lorsque ma mère est rentrée de son travail, j’étais toujours à mon piano, mais j’impro­visais sur un rythme de jazz, et je pensais que Basile aurait pu jouer avec moi.






  
Lorsque tu liras ces lignes, jamais plus nous ne serons tous les deux.
Je t’en prie, ne sois pas triste. Je serai toujours là tant que tu te souviendras de moi. Sache que je ne regrette rien. Mon cœur cessera de battre mais jamais de t’aimer. Je veux croire que, quelque part, l’éternité existe.
Je vais te dire un secret : je n’ai jamais vécu avant de te rencontrer. J’espère qu’un jour tu pourras me pardonner de t’avoir caché ce que je vais te révéler. Mais au moment où nos destins se sont croisés, le mien était déjà scellé.
Cette vérité que tu voulais tant connaître, la voici. Ange ou démon, je te laisse le soin de décider…

*
*    *

Quelques mois plus tôt…

Alice traversa la large avenue pavée bordée de platanes centenaires. Elle n’était jamais venue dans ce quartier huppé de la banlieue parisienne. Comme prévu, Chloé l’attendait sur un banc en face de la gare RER, plongée dans un énorme roman.
– Merci d’être venue me chercher !
Les deux cousines échangèrent un sourire complice.
– Je connais ton sens de l’orientation… Repère-toi bien : derrière ces grilles, c’est le parc de l’école. Le bâtiment principal est au sommet de cette côte, à vingt minutes à pied.
Alice hocha la tête. Chloé regarda avec envie sa peau hâlée :
– Toi, tu as encore passé l’été sur la plage !
Les gens disaient qu’elles étaient comme la Lune et le Soleil. Chloé était calme, réservée et agissait toujours avec discernement. Elle aimait tout ce qui avait trait au gothique. Alice était sportive, impétueuse et parlait avec l’accent chantant du Midi. Elle vivait dans un univers de couleurs.
Chloé avait garé sa Mini Cooper noire devant une supérette ouverte 24h/24.
– Jolie voiture…
– Mon cadeau pour le bac. Au fait, tes affaires sont arrivées hier à la Résidence.
– Tant mieux, j’ai la soirée pour tout ranger ! 

*
*    *


Alice dut se rendre à l’évidence : elle s’était perdue. Cet ancien monastère était un vrai labyrinthe et elle n’avait pas croisé âme qui vive. Elle pensa téléphoner à Chloé mais se souvint que les cours avaient commencé la veille pour les étudiants de première année. Tendue, elle poursuivit son errance dans le dédale des couloirs peu éclairés, sans parvenir davantage à déchiffrer le plan que sa cousine avait griffonné au dos de son dossier d’inscription.
Soudain, une ombre noire la heurta violemment. Toutes les feuilles s’envolèrent. Alice étouffa un cri et se retrouva par terre. 
– Vous ne pouvez pas faire attention ?!
Un peu étourdie, elle leva les yeux vers cette voix masculine peu amène :
– Désolée, je ne t’avais pas vu !
C’est étrange… Il a surgi de nulle part !
Elle se releva prestement. Sans un mot, l’ombre fit un pas en arrière et croisa les bras avec hostilité. Très grand, très mince, vêtu de sombre. Son visage était pâle, dissimulé derrière des mèches de cheveux dont une semblait décolorée.
– Tu pourrais me dire où est le secrétariat ?
– Pensez-vous que moi, je devrais vous aider ? Investissez plutôt dans un GPS ou un sens de l’orientation.
Glacial. Alice, sidérée, s’empressa de ramasser son dossier éparpillé sur les dalles de pierre :
– Quelle amabilité… siffla-t-elle entre ses dents.
Et pourquoi est-ce qu’il me vouvoie ?
– Indique-moi au moins la direction, s’il te plaît !
L’inconnu parut surpris et irrité de son insistance :
– Porte rouge, au fond du couloir, dernier étage. À présent, oubliez-moi.
Arrogant et agressif. Alice afficha un sourire forcé :
– Merciii !
– Pas de quoiii…
Elle eut la sensation désagréable qu’il se moquait d’elle.

*
*    *


– Retiens la porte !
Une bourrasque de vent et de pluie assaillit Alice qui se pro­tégea le visage. La lourde porte métallique claqua derrière elle.
– Non !
Trop tard. Le garçon qui avait surgi donna un coup de pied rageur dans le battant qui s’était refermé.
– Mais où est le secrétariat ?
– De toute évidence, pas ici !
Alice plissa les yeux : une terrasse dallée, au-dessus du jardin de l’ancien cloître… Prise au piège ! Son compagnon d’infortune, une capuche enfoncée jusqu’aux yeux, ruisselait.
– Moi, c’est Alexandre. Alex. Deuxième année.
– Et moi, Alice. Je suis nouvelle, deuxième année aussi. Comment tu es arrivé ici, toi ?
– Je n’en ai pas la moindre idée… Mon dernier souvenir, c’est qu’on était en train d’en griller une sur le parking !
– On ?
De l’index, il désigna un autre garçon. Portable collé à l’oreille, il leur tournait le dos.
– Mais bien sûr… Vous avez été ensorcelés !
– On est sauvés : Clem s’habille et il arrive ! fit l’ami d’Alex en se dirigeant vers eux.
Le rire d’Alice s’étrangla dans sa gorge. Des traits fins ; des yeux d’un bleu très clair ; à l’oreille droite, un anneau d’argent d’où pendait une croix… Aucun doute : c’était lui. Encore plus éblouissant que dans ses souvenirs. Elle baissa la tête, le cœur battant :
Aucune chance qu’il me reconnaisse…
– Oh… Salut ! dit-il simplement.
Elle émit un murmure inaudible et lui jeta un regard oblique. Ses cheveux châtain clair, passés au gel, ressemblaient à des piquants de hérisson, encore parfaitement ordonnés malgré la pluie. Son style vestimentaire, pantalon baggy et chaussures de skate, n’avait pas changé.
– Tu m’as oublié ? Je suis déçu.
– Vous vous connaissez ? lança Alex.
– On était dans la même classe au lycée. Mais ma présence n’a pas dû la marquer beaucoup ! Allez, un petit effort… Comment je m’appelle ?
– Hu… Hugo… bredouilla-t-elle, les joues en feu.
– Mon ego a failli en prendre un coup ! Et toi Lucie, c’est bien ça ?
– Alice…
Son ton détaché tentait de cacher sa déception. Il se mit à rire. Son visage était radieux, comme à son habitude :
– Je te fais marcher, Alice DeLucca.
Entendre son nom de famille dans la bouche d’Hugo la troubla. La dernière fois qu’elle l’avait vu, c’était au moment de l’affichage des résultats du baccalauréat. Ce jour-là, elle pensait ne jamais le revoir.
Elle remercia les forces supérieures de cette bonne fortune.







Comdamné à perpétuité

Ah ! papa ; tu es venu me voir
dans ma prison, condamné à perpétuité
par une atroce maladie
Où est-il ? me disais-je.
Viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas ?
Enfin tu es là et tu me dévisages...
... Je ne te ressemble pas.
Chanson des lépreux Cila/Dréhu (Extrait)


Octobre joue de sa lumière blanche au travers des vieux arbres et des lianes languissantes. De l’herbe mouillée monte l’odeur sure des fruits tombés au vent, les relents âcres et sucrés – capricieux et subtils – des feuilles mortes ramassées en tas çà et là où moisissent les calices impurs des frangi­paniers, la chair molle des alamandas. Il a plu cette nuit, une averse drue, bruyante, quelques gouttes glissent encore, rondes, sur les larges feuilles rousses des bouraos. Une brise de mer, si légère, berce sur l’eau une plate en alu près du débarcadère. Il fera beau pour la journée « portes ouvertes ». On a prié pour ça toute la semaine. Déjà, dans un coin, on installe une sono près d’un camion Coca-Cola qui lève ses vantaux. Une longue sœur pâle passe dans une robe bleue.
Elle se dirige d’un pas glissant vers la chapelle, s’arrêtant en chemin pour attendre une vieille femme qui trébuche dans des chaussures de sport trop grandes. Les cloches ont tinté à plusieurs reprises pour l’office du dimanche. L’office que Monseigneur a honoré de sa présence, comme M. le maire d’ailleurs.
Des cantiques s’élèvent et s’étirent. À caresser le ciel et les anges.

Lebel s’est mis un peu à l’écart, dans une encoignure.
Mieux vaut être spectateur quand on a un visage comme le sien. Pas beau à voir ! Malgré l’habitude, la résignation, il n’a pu s’accoutumer à cette décomposition infamante, à cette bouillie, il fuit toujours les vitres et les reflets, évite les miroirs d’eau tranquille, l’Inox de la bouilloire et toutes les surfaces polies. Et lorsque les regards se font insistants, il détourne la tête. Un reste d’orgueil.
De sa main gauche il tâte parfois ce qui lui reste de reliefs, de peau morte, insensible, mais évite d’y comparer son ancien visage arrêté à trente ans.
Pourtant en ce jour de fête, les souvenirs caracolent...

... C’est tellement simple une vie quand on est jeune ! Les vieux sont encore là pour montrer le chemin, avec les frères et les cousins. Le travail sur la station remplit les jours. On apprend à être heureux sans le savoir, de l’aube fraîche à l’odeur du soir. On ajoute les petits bonheurs les uns aux autres, on les empile sur un côté du cœur, bien rangés sur des étagères bordées de frises en papier journal, ribambelles de souvenirs dorés.

Puis un jour, parce que c’est comme ça, on se demande que faire de toute cette place vide, de cette moitié de cœur qu’il reste encore à combler, serait-ce la rencontre au bal de fin de semaine où l’on boit un peu trop, de cette jeune fille aux yeux baissés assise entre sa mère et sa sœur, jolie poupée bien sage, rose de porcelaine aux quinze ans déjà convoités.
Oui, bien sûr. Alors, secrètement, on la réserve dans un regard volé où elle vous a trouvé beau, dans un sourire qu’elle n’a adressé qu’à vous. On en rêve. On retourne au village, on rôde dans ses pas ; on la croise, on lui parle d’un peu loin, sans l’effleurer, sans la toucher, sans la salir. C’est elle qui offre ses lèvres la première, et la vie comme sa bouche a le même goût de mangue mûre.

Le plus dur, c’est d’en avoir oublié l’infinie douceur.










PROLOGUE


Madeleine Barnaud ouvrit brusquement les yeux. Quelqu’un avait crié…
De sa main droite, elle tâtonna sur le mur à la recherche de l’interrupteur. Elle ne sentit sous ses doigts qu’une surface lisse et froide.
Sa bouche devint sèche et son corps se couvrit de trans­piration.
Elle écarquilla les yeux pour tenter de repérer les lieux. Le noir de la chambre était opaque, elle ne distinguait rien. Même l’air semblait manquer…
Immédiatement, une grosse boule se forma au fond de sa gorge. Elle s’obligea à respirer calmement, profondément. Impossible de se souvenir où elle se trouvait…
La panique l’envahit, elle ouvrit la bouche pour hurler, et puis, soudain, tout lui revint en mémoire : elle était dans un hôtel inconnu, dans un village inconnu. Comme à chaque fois qu’elle dormait ailleurs que dans son lit, elle avait dû glisser une lampe de poche sous le traversin.
Le cœur battant, elle s’en saisit, promena le faisceau lumineux tout autour de la pièce et repéra l’interrupteur près de la porte.
Elle se leva, alluma toutes les lumières, ouvrit en grand rideaux et fenêtre puis tendit l’oreille. Aucun bruit. Seulement les battements endiablés de son cœur qui résonnaient dans ses oreilles. Personne n’a crié, ma pauvre vieille. Comme d’habitude, c’est dans ta tête.
Des insectes, attirés par la lumière, voletaient dans la chambre. Elle éteignit les lampes mais laissa la fenêtre ouverte ; il faisait vraiment très chaud et très lourd. Dans le lointain, on entendait le clapotis d’une rivière, trop éloignée pour rafraîchir l’atmosphère.
Elle se recoucha et ferma les yeux, mais impossible de se rendormir. Malgré tous ses efforts, les pensées se bousculaient dans sa tête.
Elle avait choisi l’hôtel de la Rive par hasard, parce qu’il se trouvait là au moment où elle en avait assez de rouler. Et qu’elle voulait faire le point, immédiatement.
Le premier hôtel devant lequel elle était passée avait été le bon. Sa façade était en bordure de route, mais sur l’arrière on ne voyait que des champs et de la verdure à l’infini. Il n’y avait pas encore l’afflux des vacanciers. Elle avait pu obtenir une chambre de ce côté-là, loin du tumulte de la circulation. Pour être sûre de passer une bonne nuit, elle avait avalé un comprimé bleu, un costaud.
Elle soupira et remonta le couvre-lit jusque sous son menton. Même en plein été, elle était incapable de dormir autrement qu’entortillée dans une couverture. Elle avait toujours froid. Peut-être que la chaleur lui rappelait trop de mauvais souvenirs, trop de malheurs.
Sauf l’enterrement de Michel…
Elle alluma à nouveau la lumière. Un instant, l’idée de se rendre à la salle de bains et d’avaler un des comprimés de sa réserve lui effleura l’esprit, mais elle la chassa. Elle ne devait pas retomber dans ce piège. Comme à l’époque où les cures de sommeil succédaient les unes aux autres.
Aujourd’hui, elle devait rester forte et consciente pour accomplir la tâche qu’elle s’était donnée.
Ensuite, elle pourrait dormir tant qu’elle voudrait, glisser dans un sommeil artificiel, et ne plus jamais en sortir.






Une jeune fille entre dans la pénombre d’une salle vide du musée de Nouméa. Il y a juste un rai de lumière. Elle cherche l’interrupteur. Dehors, on entend des bruits divers, un brouhaha. C’est une manifestation. Elle trouve l’interrupteur, allume, se retourne et aperçoit un socle recouvert d’un manou. Elle s’approche. Par curiosité, elle enlève le manou. Elle hurle en voyant le masque sur le socle et se colle au mur.

MOI : Qu’est-ce que c’est ? Un monstre ! Une gar­gouille… Non, une tête. Une drôle de tête sur un socle. Cette tête est d’une laideur effrayante. Comment peuvent-ils exposer de telles horreurs ? À moins qu’ils ne tentent de la cacher dans cette salle vide. C’est répugnant !
Ce n’est qu’un masque. Bon sang, quelle frayeur !

Le masque semble se réveiller.

ATAÏ (aparté) : Un souffle dans mes narines, sur mes yeux, sur mon front. Un souffle de vie.

MOI : Une tête au milieu de rien. Des yeux morts qui m’épient.

ATAÏ (aparté) : Mes paupières frémissent et se lèvent. Ah ! la lumière !

MOI : Un genre de spectre à l’allure meurtrière.

ATAÏ  (aparté) : J’étais dans la forêt d’oubli, dans la nuit des banians.

MOI : C’était peut-être un arbre. Quelque chose de grand…

ATAÏ (aparté) : Le sang danse à mes tempes le pilou des naissances.

MOI : … un colosse qui s’essaye…

ATAÏ (aparté) : Je suis sans résistance ;

MOI : … à devenir un homme…

ATAÏ (aparté) : Ma pensée se réveille ;

MOI : … tiré de son sommeil…

ATAÏ (aparté) : Je sens comme une odeur d’effroi ;

MOI : … on dirait bien un ogre, prêt à manger sa proie.

ATAÏ (aparté) : J’ai faim.

La jeune fille s’adresse à Ataï de façon familière :

MOI : Dire que tu m’as fait peur ! Toi !

ATAÏ : Ah ! Tu me tutoies.

MOI : Quoi ?

ATAÏ : C’est à moi que tu parles ?

MOI : Il me parle, le masque me parle. Ah…

Elle s’évanouit

ATAÏ : Je lui fais peur ! (Il rit) Je lui fais peur. Quels cris aurait-elle poussés en me voyant en main le tamioc éreinteur ? Je lui fais peur… C’est la meilleure !

Il regarde la jeune fille avec attention (mimiques)

Ce n’est pas une femme de ma tribu. Elle est claire. Trop claire pour être honnête. Hé ! femme du bord de mer, réveille-toi ! Ne me fais pas attendre...
Rien à faire, elle ne m’entend pas. Qu’est ce que je fais ici ? Où suis-je ?… Si je ne la réveille pas, je n’aurai pas de réponse.
Hé ! Femme ! 

La jeune fille sort de son évanouissement

ATAÏ : Allons parle ! Où sommes-nous ici ? Réponds !

MOI  (à la ronde) : Lui, là, il me parle… et sur un ton !

ATAÏ : Oui, je te parle. Où suis-je ? Je te pose une question.

MOI  (elle chuchote) : Au musée !

ATAÏ : Je ne t’entends pas, parle plus fort !

MOI  (elle parle un peu plus fort) : Au musée.

ATAÏ : Ah ça !  Tu vas parler plus fort !

MOI  (elle hurle) : Au musée.

ATAÏ : Musée, musée, musée… Ah ! Musée… Je ne connais pas ce mot.

MOI : Un lieu où l’on expose.

ATAÏ : Où l’on expose quoi ?

MOI : La mémoire des anciens.

ATAÏ : Comment peut-on exposer le souvenir des miens ?

MOI : Avec des objets du temps passé.

ATAÏ : Ah ! ah ! ah ! tu me fais rire ! Des objets… quels objets ?

MOI : Des casse-tête…

ATAÏ : Hum ! De quoi continuer la lutte. Et encore ? Vas-y, pour voir !

MOI : Des haches-ostensoirs… des sagaïes…

ATAÏ : Hum ! Très bien. Des sagaïes, très bien. C’est ainsi que je sais me battre, la sagaïe à la main. Quoi encore ?


MOI : Des nasses de pêche, des hameçons, des pierres de fronde…

ATAÏ : Hum ! Je vise loin et je ne rate jamais ma cible, qu’elle soit oiseau en vol ou front d’homme à abattre. Quoi encore ? 

MOI : Des monnaies…

ATAÏ : Des monnaies sacrées ? Tu as bien dit des monnaies sacrées, celles, faites en secret des femmes, en coquillages et boucans, celles des alliances, des deuils et des naissances ?

MOI (toujours effrayée) : Non, non, les autres, celles sans importance.

ATAÏ  (rassuré) : C’est bien que ce ne soit que celles-là !  Je me sens chez moi dans ton musée. Quoi, encore ?

MOI : Des chambranles, des flèches faîtières, des sculptures…

ATAÏ : Hum ! Je suis allongé dans ma case auprès du feu, la paille est noire et luisante, je suis protégé par les esprits et la flèche là-haut montre qui je suis… Quoi encore ?

MOI (elle baisse la voix et articule sans qu’on l’entende vraiment) : Des…  mas… ques…

ATAÏ : Qu’as-tu dit de fantasque ? Répète !

MOI (elle répète en articulant mais sans le regarder) : Des… mas… ques !

ATAÏ : Regarde-moi quand tu parles, répète encore !

MOI (elle répète en articulant et en le montrant du doigt) : Des… mas… ques !

ATAÏ (il tente de se regarder) : Tu dis des masques en me montrant du doigt. C’est de moi que tu parles ? Je ne me vois pas !

Brouhaha
La jeune fille en profite pour changer de conversation







ON N’EST PAS SÉRIEUX QUAND ON A DIX-SEPT ANS

Arthur Rimbaud



S
ur les bords de la Meuse, un jeune homme est allongé. La tête posée sur le cresson de la berge, il semble dormir. Pourtant, il ne dort pas. Tour à tour, son regard se porte sur la maison familiale, puis sur le vieux moulin qui enjambe la rivière.

C’est presque, déjà, la fin de l’été. Il a commencé à pleuvoir depuis quelques jours, et ces orages de Septembre semblent annoncer la fin des vacances. Sans trop savoir pourquoi, l’adolescent a le sentiment diffus qu’il vit là ses dernières vacances d’enfant, et que ce début du mois de Septembre sera à jamais la frontière irréversible entre son enfance passée et son âge d’homme à venir.

Parfois, ses yeux suivent un morceau de bois qui descend au fil du courant. Alors, il lui semble qu’il devient lui-même bateau, ivre de liberté, un bateau qui ira rejoindre la mer, loin là-bas, en Hollande, cette mer que le jeune homme ne connaît toujours pas et qu’il imagine irisée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, couleurs de voyages et d’aventures.

Dans sa tête, des mots dictés, des mots venus d’ailleurs, s’ordonnent. Ils deviennent des vers, des quatrains, et il n’a pas à réfléchir pour trouver une rime, ou un rythme, ou un rejet. Les mots sont là, dans son cerveau, et il lui suffit de les écouter pour, plus tard, dans la solitude de sa chambre, à la lueur d’une chandelle, les transcrire sur un morceau de papier. Ecrire n’est rien, c’est si facile ! Mais, tout le temps, entendre tous ces mots, c’est une telle douleur !

Comme je descendais des Fleuves impassibles
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes...

La porte de la maison vient de s’ouvrir. La mère est debout, toute de noir vêtue. Raide. Austère. Elle traverse la route qui longe la rivière et se penche au-dessus du parapet :
— Arthur ! Rentre ! Le repas est servi !

L’adolescent se lève, s’étire. Il est  grand — il mesure déjà plus d’un mètre quatre-vingts —, mais sa tête, perchée en haut de son corps immense qui est presque celui d’un adulte, paraît étrangement enfantine, avec ses yeux clairs, ses cheveux en bataille qui ne semblent pas connaître l’usage du peigne, et sa bouche, toujours un peu boudeuse. Prestement, il saute par dessus le parapet, traverse la route qui permet, d’un côté, de rejoindre la gare, et de l’autre, de gagner la Belgique. En quatre enjambées,  il rentre chez lui.

La soupe fume déjà dans les assiettes. Autour de la table, toute la famille attend, debout. À une extrémité, la mère trône, rigide, corsetée dans sa robe noire. Elle a le regard sévère, bleu, qui ment. Et tout, dans son maintien, indique une force de caractère peu commune. À sa gauche, se trouve la place de Frédéric, le fils aîné, puis celle de Vitalie, qui fait un peu office de bonne pour toute la famille. À sa droite, la place d’Arthur, qui est à une bonne longueur de bras pour recevoir une taloche sur le haut de crâne à chaque parole ou geste déplacés. La dernière place, à côté d’Arthur, est celle d’Isabelle, qui regarde le plus jeune de ses frères comme un dieu vivant. C’est son idole, depuis toujours, et il ne cessera jamais de l’être.

À l’autre extrémité de la table, la place du père est vide. Arthur n’a que de vagues souvenirs de cet officier de carrière qui, de garnison en garnison, finira par cesser complètement de revenir au domicile conjugal, et ne se souviendra jamais qu’il a une femme et quatre enfants. Arthur ne le reverra pas et, bien que le père soit encore vivant, Mme Rimbaud se fera toujours une joie un peu perverse de faire précéder son nom de la mention « veuve ».

Arthur vient de rentrer. Il rejoint la tablée et s’assoit immédiatement. D’une claque, sa mère le force à se relever. Isabelle pouffe de rire, le plus discrètement possible ; elle sait que son frère ne ratera jamais une occasion de provoquer sa mère, et elle s’amuse à attendre, à deviner ce qu’il pourra bien inventer à chaque instant pour exaspérer un peu plus cette femme, confite en religion et dont la vie ne semble être qu’un infini calvaire.

À voix basse, la mère murmure le bénédicité. Tous ferment les yeux, dans ce moment de recueillement. Arthur, lui, a les yeux grands ouverts. Depuis longtemps déjà, Dieu est mort pour lui. Il ne le retrouve pas dans ces prières familiales, quotidiennes, fastidieuses, pas plus qu’il ne le retrouve à l’église où sa mère le force à se rendre tous les dimanches. Il ne veut croire qu’en l’Homme, et en la Poésie. Alors, au moment de la quête, au lieu de déposer, dans la corbeille en osier que lui tend l’enfant de chœur, l’argent que lui donne sa mère, il le met dans sa poche, et il économise.

Et chaque semaine, à la sortie de la messe dominicale, à l’heure où les bourgeois de Charleville vont acheter des gâteaux dans les pâtisseries des rues environnantes, il se rend dans une librairie de la place Ducale, et il achète du papier, le plus lisse possible, ce papier sur lequel il écrira ses poèmes et ses lettres, de l’encre noire, noire comme son désespoir, et des plumes. Les plumes, il en casse beaucoup, car le soir, lorsqu’il est seul et qu’il écrit, si un mot se dérobe à lui, il se sert de son porte-plume comme d’une fléchette, et il le lance contre le mur, avec un cri de rage. Au matin, s’il a couvert des dizaines de feuilles de son écriture serrée, presque illisible, le mur est criblé de centaines de constellations d’étoiles noires...

La mère s’est assise. Chacun prend sa cuillère et se met à manger. Frédéric, le frère aîné, coupe des morceaux de pain, après avoir tracé du pouce une croix sur la croûte. Arthur a envie de vomir. Cette religiosité lui soulève l’estomac. Il parvient à finir sa soupe et se sert un verre de vin, puis un deuxième, qu’il avale cul sec. Sa mère le foudroie du regard, mais il n’en a cure. Au moment où il se ressert un troisième verre, Mme Rimbaud expédie ses deux filles à l’office. C’est l’heure des ordres qu’elle a à donner à ses fils pour les jours qui viennent. Mme Rimbaud possède une ferme à Roche, à quelques lieues au nord de Charleville, et Septembre est un mois où les travaux des champs requièrent des bras supplé­mentaires. La mère est intransigeante :
— Nous sommes aujourd’hui le sept. Dans une semaine, vous devez être tous les deux à Roche. Il m’est impossible d’embau­cher des journaliers, ils sont trop chers. Toi, Frédéric, tu es l’aîné, la ferme sera à toi un jour, il faut que tu t’habitues. Quant à toi, Arthur, je ne supporte plus de te voir ne rien faire... Et comme tu refuses de retourner au lycée, tu seras paysan...

La mère se lève. Il n’y a plus rien à dire. Frédéric quitte la pièce, après avoir marmonné un vague bonsoir. Arthur reste seul, face à sa mère. Il se ressert un verre de vin, le boit, le remplit à nouveau. Il lève son verre vers sa mère, comme le ferait un prêtre au moment de la communion, et il le fracasse à terre. Au moment où sa mère lève la main sur lui, il arrête son bras :
— Jamais ! Tu m’entends ? Jamais je ne serai paysan !
Il monte dans sa chambre.

Dans la salle à manger, la mère se met à pleurer. Moment de faiblesse. Arthur la perturbe tellement ! Elle ne comprend plus rien à cet enfant. Petit, il était si docile ! C’est lorsqu’il est entré au lycée que tout a changé. En moins d’un an, il a sauté deux classes. Et il a rencontré Izambard. C’est de lui que vient tout le mal !

Georges Izambard est professeur de rhétorique et de littérature au lycée de Charleville. Arthur le connaît depuis un an, et les liens qui se sont tissés entre eux ont exacerbé la jalousie maternelle. Ce professeur, que Mme Rimbaud se sent obligée, malgré elle, de respecter, car il est un notable de la ville, voue à son jeune élève une admiration sans bornes, et le pousse dans sa vocation de poète. Tout au long de l’année scolaire passée, il lui a prêté des livres de poésies, des romans, que Mme Rimbaud a parfois parcouru de son œil glacé. Souvent, ces livres l’ont choquée, et elle a instamment prié le jeune professeur de venir les récupérer, au plus vite. Qu’à cela ne tienne ! Izambard reprenait ses livres, et Arthur les redemandait. Le jeune profes­seur hésitait, refusait, puis il finissait par céder, et les livres se retrouvaient cachés au fond de la grande armoire où, certains soirs, Arthur aime à se réfugier.

... haleurs ont fini les tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La plume glisse sur le papier. Elle court. Les mots sont là, et ils se bousculent. Arthur se perd dans les images, dans les méan­dres de son fleuve à lui. Il est ailleurs, déjà. Un grattement furtif à la porte, et Isabelle entre. Elle s’approche de son frère, jette un coup d’œil sur ce qu’il est en train d’écrire. D’un geste rapide, Arthur repousse les feuilles, les cache, et il se retourne vers sa sœur. Il n’est pas rare qu’Isabelle vienne ainsi le retrouver, tard dans la soirée, et ils ont souvent de longues discussions. Ils parlent de leur journée, de leurs envies, de leurs projets. À eux deux, ils s’inventent une autre vie.

Isabelle tend une enveloppe à son frère :

— C’est arrivé au courrier, ce matin. Maman l’a mise dans une poche de sa blouse... Quand je l’ai entendue aller se coucher, je suis redescendue à la cuisine, et j’ai fouillé... J’étais sûre que c’était une lettre pour toi !

Arthur prend l’enveloppe. Il regarde l’adresse. Il ne reconnaît pas l’écriture, mais la lettre a été postée à Paris. Paris ! Douce­ment, il repousse sa sœur. Cette lettre, il veut la lire seul. Isabelle, au moment de refermer la porte, regarde son frère.
— Tu ne vas pas encore repartir, dis ? Tu me diras ce qu’il y dans ta lettre ? Je ne veux pas que tu partes !

Subitement, son visage est en pleurs. C’est comme un orage de fin d’été qui ruisselle sur ses joues. Arthur se lève de sa table de travail et la prend dans ses bras.
— Quand je partirai, tu seras la première à qui je le dirai. Oui, je veux partir ! J’étouffe, ici ! Va vite te coucher... Demain, je te raconterai tout !

Isabelle est allée dans sa chambre. Arthur voudrait ne pas entendre les sanglots qu’elle essaie de contenir, la tête enfouie dans son oreiller. Mais il les entend.

Il tourne et retourne la lettre entre ses doigts. De qui est-elle ? Il y a quelques mois, il a envoyé une lettre et des poèmes au chef de file des Parnassiens, les poètes qu’il admire. Mais Théodore de Banville ne lui a pas répondu. Au mois d’Août, grâce à un ami d’Izambard, il a eu l’adresse d’un autre poète, Paul Verlaine. Et il lui a écrit. Rien qu’une courte lettre, où il lui disait son mal de vivre, et il y a joint quelques poèmes.

Il se décide enfin à ouvrir l’enveloppe. Une simple feuille de papier y est glissée. Quelques mots.
— Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend.
Et la signature. Paul Verlaine.

Enfin ! Paris lui ouvre enfin les bras ! Et c’est à Verlaine qu’il le doit. Arthur a lu tous les livres publiés par ce poète que certains considèrent comme le fils spirituel de Baudelaire, et d’autres, comme un écrivaillon de deuxième zone. Qu’im­porte ? Verlaine l’attend. Et c’est tout ce qui compte.

Arthur va partir. Demain ou après-demain. D’abord, il va lui falloir trouver l’argent pour le train. Il ne veut plus voyager sans billet et courir le risque, comme cela lui est déjà arrivé, d’être reconduit chez lui entre deux gendarmes. Il ne peut rien demander à sa mère. Au fond de sa malle, une malle de voyage que son père a laissée un jour, et qu’il s’est appropriée, il garde une bourse en cuir avec ses économies. Mais il le sait sans avoir à vérifier, il n’a pas assez d’argent. Il lui faudrait beaucoup plus. S’il n’était pas en froid, depuis quelque temps, avec Izambard, il lui aurait volontiers demandé une aide financière. Mais c’est actuellement impossible. Arthur ne supporte plus l’attitude de son professeur, attitude tellement petite, tellement mesquine à ses yeux, qui consiste à ne plus s’insurger contre la bourgeoisie installée, et à accepter de ne rester qu’un petit professeur de province. Pour Rimbaud, c’est un reniement qu’il ne peut tolérer, et ils se sont brouillés.

Il cherche au fond de son armoire les livres qu’il y a cachés. Un roman de Gautier, un autre de Stevenson, d’autres livres, de Banville et de Baudelaire. Ils appartiennent à Izambard. Cela n’empêchera pas Arthur d’aller les revendre, le lendemain, dans une librairie de la ville où il a plutôt l’habitude de voler les livres qu’il ne peut acheter. Il lui faudrait aussi de l’argent pour vivre à Paris, mais il n’a pas les moyens de s’en procurer. Il avisera.

La chandelle tremblote, vacille. Les ombres s’allongent sur le mur de la chambre. Arthur est parti, il n’est plus ici. Sa cham­bre est un bateau qui vogue vers le futur.


La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon, j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !

La bougie vient de s’éteindre. Nuit noire.

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